La Conseillère
Texte écrit par l'équipe des géant·e·s dans le cadre de l'épreuve de tournoi d'Il était mille fois.
Classement : 1er
La Petite ne s’était jamais sentie à sa place dans les montagnes. Dès sa naissance, ses parents avaient compris que quelque chose clochait chez elle, et ce sentiment s’était confirmé avec les années : elle ne grandissait pas, ou du moins, pas assez. Ses parents avaient tout tenté : les soupes de champilong, les décoctions de sapin, les poudres de rochers, mais les guérisseurs qu’ils consultèrent étaient formels : La Petite ne dépasserait pas les cinq mètres.
Horrifiés, dévastés, terrifiés, les parents ne purent supporter le déshonneur que représentait la naissance de cet être contre-nature, et déposèrent La Petite, alors âgée de cinq ans, devant la porte d’un orphelinat. C’est à l’orphelinat qu’elle acquit son nom, “La Petite”, ce qui revenait à dire “L’Inutile” : le nom d’un géant lui était offert en fonction de ce qu’il apportait à la communauté ; être nommée selon son physique et non ses actes reflétait ce que tous savaient : La Petite ne servait à rien dans les montagnes.
Trop faible pour déplacer des rochers, trop frêle pour manier la hache ou la pioche, trop courte pour récolter les œufs dans les nids en haut des arbres ; les seuls métiers qu’elle aurait pu accomplir étaient des métiers de l’esprit, mais là encore, sa taille les rendait inaccessibles.
Au sein d’une espèce qui évaluait la valeur des individus par leur apport à la communauté, La Petite était une anomalie, un boulet qu’on ne tolérait que par pitié. À la violence mesquine des enfants avait succédé le dédain des adultes, et La Petite ne parvenait pas à trouver sa place. Elle vivotait en effectuant les rares tâches que sa petite taille rendait plus aisées, comme désherber les jardins ou ramper dans les caves minuscules pour en ressortir de la mousse fluorescente, mais cette vie s’apparentait plus à de la survie. Elle ne servait à rien, donc elle ne valait rien.
L’angoisse que cette réalisation lui avait causée à l’âge de onze ans, lorsqu’était venu le moment de choisir une Voie, ne l’avait jamais quittée. Alors que ses camarades s’engageaient dans la Voie du Chasseur, du Mineur, du Guérisseur ou du Bûcheron, elle était restée assise sur une chaise trop grande pour elle pendant toute la Cérémonie, cachant ses larmes et retenant ses sanglots.
Comme si n’avoir aucun but n’était pas déjà une peine trop grande, son quotidien était rythmé par la difficulté : La Petite ne pouvait atteindre les étalages de fruits lorsqu’elle allait au marché, elle devait escalader les chaises pour s’y asseoir - et même une fois assise, elle n’atteignait généralement pas la table -, elle était constamment bousculée dans la foule, elle devait crier pour se faire entendre des autres géants… Sa vie n’était qu’une succession de batailles perdues d’avance et d’humiliation face aux regards emplis de pitié de ses congénères.
Comment vivre dans ses conditions ? La Petite ne vivait pas, elle survivait. Au fond d’elle, un mince espoir, comme une lueur que la détresse ne parvenait jamais à éteindre, persistait : peut-être, peut-être qu’un jour elle pourrait prouver qu’elle était utile. Il ne lui fallait qu’une occasion de prouver sa valeur, une opportunité de montrer qu’elle pouvait aider les siens ; un jour, l’occasion se présenterait.
Malgré la futilité d’un tel espoir, c’était ce qui la gardait en vie ; si elle ne s’était pas raccrochée à cette idée, il y aurait bien longtemps qu’elle se serait jetée d’une falaise. Alors elle continuait, malgré la honte, priant chaque soir dans son lit trop grand pour que les étoiles lui offrent cette chance.
* * * * *
Sans doute ces étoiles l’avaient entendu, car il advint qu’un jour la trompe destinée au rassemblement de la communauté résonna dans la campagne et les vallées alentour.
Les premières notes furent un peu poussives : une laie accompagnée d’une ribambelle de marcassins se trouva expulsée de l’embout de la trompe dans laquelle la petite famille avait élu domicile.
Il faut souligner que l’activité de la communauté était habituellement réduite à une réunion annuelle. Les géants se retrouvèrent donc bon gré mal gré sur la plaine alluviale réservée à leurs rares occasions de rassemblement.
À côté du patriarche se trouvait un petit homme – pléonasme, bien sûr. Il fut présenté comme un envoyé de la Reine et on lui laissa la parole.
Il prit une profonde inspiration et s’époumona en direction de l’assemblée :
— Au nom de la Reine, la bien-aimée…
— Plus fort !
— On n’entend rien au fond !
Le messager semblait bien ennuyé. Le patriarche lui proposa de grimper sur son épaule. Ainsi, il n’aurait qu’à parler normalement et lui-même se chargerait de répéter son discours à voix haute. Le petit homme reprit :
– Notre bien-aimée Reine, disais-je, a décidé dans son infinie clairvoyance qu’il lui était nécessaire de rencontrer chacun des peuples qui constituent notre Royaume pour mieux connaître ses sujets. En conséquence, elle demande que chaque communauté désigne un représentant qui viendra au palais afin de répondre aux pertinentes et judicieuses questions auxquelles, malgré sa haute connaissance du monde, elle n’a aujourd’hui pas de réponse.
Le patriarche dut s’y reprendre à deux fois avec cette dernière phrase. Le style pompeux du messager changeait radicalement du style habituellement plus direct chez les géants…
Le messager continua :
— La reine, dans son admirable générosité, contribuera aux frais de déplacement dudit représentant ou de ladite représentante. Le défraiement sera exceptionnellement fixé à trois fois le barème légal au vu des besoins constitutifs de votre race.
Les géants examinèrent leur interlocuteur avec attention : le barème légal ne devait pas être bien élevé, vu son aspect chétif… À bien y réfléchir, trois fois presque rien ne donnait toujours pas grand-chose.
À la fin du discours, le patriarche demanda s’il y avait un volontaire ou une volontaire pour cette mission. Comme il s’y attendait, il n’eut en guise de réponse que des hochements de tête de dénégation.
— Bon, il va falloir que je désigne moi-même quelqu’un, se résigna-t-il.
Ses yeux parcoururent lentement l’assemblée, s’arrêtant parfois sur un de ses concitoyens avant de reprendre, peu convaincu.
Et il aperçut la Petite.
Les autres suivirent son regard. Bien sûr ! Comment n’y avaient-ils pas pensé plus tôt ! On vit alors dans la foule quelques hochements de tête, verticaux cette fois, preuve que son choix était partagé.
— Que dis-tu de ce rôle, la Petite ? demanda-t-il.
Cette dernière comprit que c’était l’occasion rêvée d’enfin prouver sa valeur. Elle répondit alors d’une seule traite ce qui serait considéré comme son premier discours officiel :
— J’accepte.
— Désormais, tu ne t’appelleras plus « La Petite » mais « La Conseillère », conclut le patriarche.
Elle sourit.
Un sourire timide, mais sincère.
Elle n’avait jamais ressentie cette émotion-là. De la fierté.
Jusqu'à présent, elle ne s’était jamais réellement sentie à sa place parmi les géants, mais maintenant elle devait, oui il fallait, qu’elle prouve à sa communauté qu’elle était capable d’accomplir la tâche assignée par Sa Majesté la Reine.
Elle accomplierait sa mission avec brio, quoi qu’il en coûte. Son honneur, et celui des siens en dépendait, après tout.
Ni une ni deux, elle se mit en route. Autour d’elle, certains géants la regardaient avec dédain et dégoût mais d’autres semblaient curieux de ce singulier personnage. Une chose était sûre : la nouvelle “Conseillère” était objet de tous les commérages.
Au fur et à mesure qu’elle descendait la plaine, un sentiment de nostalgie la traversa. Elle n’avait jamais quitté son village natal. Mais elle n’était pas triste. Soulagée. Elle marchait. Au pied de la Vallée, elle marcha encore. Il fallait marcher vers le Nord, lui avait précisé le messager. Elle n’avait ni carte, ni boussole, mais la petite géante avait appris à se débrouiller seule dès son plus jeune âge. Elle ne s'arrêtait que pour chasser, manger, et dormir. Mais de temps à autre, la petite géante s’arrêtait pour observer la nature environnante. Les oiseaux gazouillaient. Elle était émerveillée par ce chant d’une telle beauté. Elle se mit alors à genoux, et à ses pieds elle contemplait les fleurs colorées qui révélaient une odeur qu’elle n’avait jamais sentie auparavant.
De petits joyaux parfumés, se disait-elle.
Elle ne mesurait que cinq mètres de hauteur, mais c’était cinq mètres de douceur et de gentillesse. Elle ne voulait pas déranger les habitants de cette forêt, si bien qu’elle se déplaçait sur la pointe des pieds pour faire le moins de bruit possible et pour éviter que les vibrations de ces pas ne puissent effrayer les animaux. Elle veillait également à n'écraser aucune plante, afin d’être la plus respectueuse possible. Elle n’était qu’une petite étrangère dans cette grande étendue verte. Elle devait faire preuve de respect.
Elle continuait son périple. Un pas après l’autre. Cinq jours et cinq nuits s’écoulèrent. Le géante était épuisée, mais telle était la difficulté de sa quête, elle en avait bien conscience. Pour un géant de taille moyenne, le trajet aurait été bien plus court, mais sa foulée était méthodique et astucieuse, de sorte qu’elle ne perdait aucune seconde.
Tout d’un coup, elle vit au loin une taverne. Elle ne pouvait pas demander de l’aide. Tout le monde a peur des géants, aussi petits soient-ils. Ils n’ont pas une très bonne réputation. Mais la Conseillère sentait ses forces s'amoindrir à chaque enjambée. Elle devait faire halte pour se reposer et trouver un moyen de locomotion qui l'emmenerait au plus vite à la Capitale.
Elle s’avança prudemment vers la maisonnette en bois couverte de ronces et de mousse verte. Il y avait un écriteau qui annonçait “L’Auberge des promeneurs”. Un brouhaha se faisait entendre depuis l’extérieur. Ouf ! Ce n’était pas vide. Elle s’accroupit péniblement, tant ses pieds lui faisaient souffrir. L’esclandre s'arrêta net. Elle toqua à la porte de la taverne car la géante savait qu’elle ne pourrait pas y entrer. Elle attendit donc patiemment que quelqu’un lui réponde. Quinze minutes plus tard, un ogre à la peau verdâtre passa sa tête à travers la fenêtre et lui demanda :
— “Que fait une géante ici ? Que me voulez-vous ? Je n’ai ni argent ni place pour vous accueillir.
— Je vous prie de bien vouloir m’excuser pour l'inconvenance que je vous impose, je ne viens ni vous voler ni vous importuner davantage. Je cherche un moyen d’atteindre la Capitale le plus rapidement possible, auriez-vous une solution ?
— Je regrette. Je n’ai rien à vous proposer. Pourquoi diable se rendre si urgemment à la Capitale ?
— Sa Majesté la Reine m’attend. Je suis la Conseillère, représentante des Géants.
— Sacrebleu ! Bon écoutez, j’ai peut-être une idée, mais dites-moi, comment comptez-vous me payer ?
— Payer ? Je n’ai pas d’argent, Monsieur.
— Pas d’argent, pas de service.
— S’il vous plaît Monsieur l’Ogre, l’honneur de ma tribu en dépend.
— Au revoir, jeune géante.”
Et il referma brusquement les volets. Desemparée et à bout de force, elle ne put qu’attendre devant. Une heure passa, puis deux puis dix. Elle s’endormit. Son ronflement était semblable au grondement d’un volcan en éruption. Le son qui émanait des conduits nasaux réveilla le gérant vert, furieux, de son sommeil.
— “Va-t-en ! Je ne veux plus te voir. Tu me casses les oreilles, va dormir ailleurs ! Tu vas faire fuir ma clientèle si tu continues à ronfler aussi fort ! ”
La géante, rusée, feigna d’être encore somnolente et lui répondit :
— “Cher Monsieur, que je suis fatiguée ! Je pourrais encore rester là dix bons jours tellement je me sens las. Vous devez m’aider si vous voulez vous reposer tranquillement. Trouvez-moi un moyen rapide de rejoindre la Capitale. Et je partirai. Sur-le-champs.”
L’ogre, confus et pris au dépourvus, ne put alors qu’accéder à sa requête. Il s’absenta dans sa tanière un instant et revint en souriant. C'est alors que douze ours apparurent de la foret. Ils étaient en file indienne, reliés par des cordes. Un tronc de chêne avait été creusé, laissant assez de place à la Conseillère pour s’y installer confortablement.
— “Tu seras trainé par mes ours. Tu arriveras à la Capitale dans moins de cinq heures. Ne reviens jamais dans ma taverne.”
Elle acquiesça puis s’installa. Les ours s’élancèrent rapidement. Le trajet fut rapide, jamais elle ne s’était sentie aussi libre. Le vent lui fouettait le visage. Je suis libre. Que c’était exaltant ! Heureusement qu’elle était devenue Conseillère ! Merci Majesté !
Au loin, elle aperçut le château de la Reine. Cela voulait probablement signifier que la Capitale était proche. Elle demanda aux ours de s'arrêter. Ils s'exécutent sans broncher et firent demi-tour. Elle s’avançait furtivement vers les remparts.
* * * * *
— OHÉ ! Vous ! Oui, vous, qui faites la taille de la muraille !
La Petite - enfin, la Conseillère, s’accroupit.
— Vous croyez que vous pouvez rentrer en ville ? Vous voyez bien que vous allez écraser tout le monde !
La géante-pas-si-géante se redressa, risqua un coup d'œil par les murailles, qui firent se dresser les lances des gardes. Elle prit quelques secondes cependant, pour embrasser la ville du regard.
Cette dernière était majoritairement composée de maisons à colombages à plusieurs étages, souvent disposées en carré autour d’une cour. Elle distingua des portes et des fenêtres de toutes les tailles, et notamment de minuscules ouvertures en hauteur. Sans doute s’agissait-il d’entrée pour les fées ?
D’autres bâtiments, solidement construits dans des pierres de géants, taillées d’une seule pièce, et dotée de vastes cheminées, devaient constituer des laboratoires de chimie et d’alchimie.
Elle aperçut également un ruban scintillant : la rivière, sans doute, bordée de nombreux arbres et de verdure. Ce devait constituer une charmante promenade pour les passants… À peu près au centre de la ville, sur l’une des deux berges, la verdure faisait place à un véritable port. Des bateaux, aussi petits qu’une coquille de noix, se balançaient au gré de la brise, que la Conseillère ressentait à peine se prendre dans ses poils de bras.
Aucun bâtiment, hormis peut-être le Palais, qui se dressait au centre de cette glorieuse ville, ne semblait pouvoir accueillir une personne de sa taille.
Les hurlements des gardes, allant crescendo, la tirèrent de sa contemplation. Elle fouilla dans sa poche, en sortit une meule et posa, avec une douceur démesurée, la vaste pierre en face du garde-porte. Ce dernier, quelque peu pétrifié, parcourut avec soin les inscriptions taillées dans la pierre.
— C’est bon, vous pouvez passer, céda-t-il en grommelant.
La géante hocha la tête et passa les portes, en prenant soin de n’écraser personne avec ses grands pieds.
— Eh, vous voulez qu’on en fasse quoi, de votre laissez-passer ??? Remportez-le avec vous !!!
La jeune femme haussa les épaules :
— On m’a dit de vous donner mon laissez-passer.
— Mais qu’est-ce qu’on va faire de ce machin géant, nous ?
La géante haussa des épaules et poursuivit son chemin, une boule étrange dans l’estomac, les yeux rivés au sol. Elle qui atteignait la taille des maisons, ou des petits arbres citadins, devait sans cesse regarder où elle posait ses pieds, de peur de causer un malencontreux accident. De Petite, elle était devenue trop Grande, et causait bien des remous dans la foule, des cris, des mamans rattrapant leurs enfants imprudents, pour les cacher dans leurs jupes. Lorsqu’elle les regardait, cependant, les badauds n’osaient guère lui adresser la parole, tant sa hauteur leur faisait de l’effet.
Elle regardait tellement par terre qu’elle n’aperçut pas la minuscule fée, aussi petite qu’un moucheron de ses montagnes natales, foncer dans son œil. Par réflexe, elle y porta la main lorsqu’une minuscule voix perçante l’arrêta :
— ATTENDS !!!
La poussière se dégagea d’elle-même du coin de son œil. La minuscule créature voleta devant elle de manière maladroite, un peu comme un géant qui aurait bu trop de bière aromatisée à la bave de dragon.
— T’AS FAILLI M'ÉCRASER, HIC ! Tu T’RENDS COMPTE, HIC, L’INCIDENT DIPLOMATIQUE QUE Ç’AURAIT DÉCLENCHÉ, HIC ?
— Pardon, répliqua simplement la géante, avant de continuer son chemin.
Cette fois, elle prêta attention à la fois au ciel et à la terre, ce qui ralentit largement sa progression. Elle soupira en silence (de peur de provoquer une bourrasque, ou l’équivalent d’un grondement de tonnerre). Se sentirait-elle jamais à sa place quelque part ?
La Conseillère arriva enfin devant le seul bâtiment réellement plus grand qu’elle : le palais royal. Était-ce l’opulence de ses propriétaires qui avait poussé le bâtiment à posséder une porte suffisamment grande pour qu’elle y passe ou était-ce la prévision de son arrivée? Si c’était la seconde option, la Reine connaîssait ses peuples moins bien encore qu’elle le laissait croire : le haut de son crâne frôlait le chambranle orné de la porte.
Un garde, bien plus gentil que ceux qui l’avaient arrêtée à l’entrée de la ville, la conduisit le long de quelques couloirs, commentant la décoration du palais.
— De nombreux artistes ont été appelés des quatre coins des royaumes lors de la construction du Palais. Des peintres, des sculpteurs, des graveurs, rien que les meilleurs. Regardez ce buste de feu le Roi Elvedir, le père de la Reine. Le sculpteur était une fée qui a passé des jours à inspecter jusqu’au plus petit pore de la peau du roi pour le reproduire à l’identique. Un chef d'œuvre. Observez de plus près.
Ce ne fut qu’à ce moment que le garde sembla se souvenir de la race de son interlocutrice. Dans le couloir qu’il avait défini comme le plus grand du royaume mais qu’elle trouvait fort étroit, elle n’avait aucun moyen de s’approcher de la sculpture sans risquer de faire tomber au moins trois tableaux représentants divers chevaliers et dirigeants. Ne parlons même pas de s'accroupir pour l’observer.
Le garde reprit sa présentation en avançant d’un pas si lent que la Conseillère s’arrêtait entre chaque pas. Quand ils parvinrent enfin à l’unique porte grande assez pour pouvoir l’accueillir, le garde s'époumona à décrire la fresque couvrant le plafond du couloir interminable. Fresque dont la Conseillère ne pouvait profiter tant ses yeux en étaient proches.
— Bien, je suis désolé d'écourter ce cours d’art qui vous intéresse tant mais nous voilà arrivés. La Reine vous attend dans la salle du trône, c’est derrière cette porte.
Qui l’intéressait tant? Elle ne pouvait pas dire que l’art ne l’intéressait pas mais il était bien plus intéressant quand elle pouvait en profiter. L’Artiste était très apprécié dans les montagnes, ses peintures sur forêt étaient toujours magnifiques, surtout ses écureuils. Rien dans ce Palais n’était signé de la main d’un géant. Comme toujours, ils étaient oubliés.
La Conseillère attendit quelques minutes devant la porte, s’étonnant de ne recevoir aucune invitation à entrer. Elle avait frappé – plus d’une fois – et le garde avait affirmé que la Reine l’attendait. Elle décida de frapper une dernière fois avant d’entrer sans invitation, sans se retenir cette fois, une vraie frappe de géant.
La porte trembla contre ses phalanges et on raconta par la suite que le Palais entier avait vibré pendant plusieurs minutes suite au choc. La ville entière aurait peut-être tremblé si un vrai géant avait frappé contre la porte. Heureusement qu’elle était naine, faut-il croire.
— Entrez!
Elle poussa la porte, se pencha un peu pour passer et se redressa dans une pièce au toit de verre dévoilant un ciel sans nuage. Ce devait être une horreur à nettoyer, surtout pour des créatures si petites. C’était cependant fort plaisant, bien plus que les dizaines de peintures qu'elle avait aperçu dans le couloir. Rien n’était plus magnifique que le ciel, sans fioriture, sans artifice, simplement comme il est.
— Vous êtes plus grande que je ne pensais, déclara la Reine.
— Je ne suis pas si grande… gromella la Conseillère sans quitter le ciel des yeux.
— Qu’avez vous dit?
La Conseillère fixa la Reine un instant. Sans avoir crié, elle avait marmonné suffisamment fort pour être entendue, même par quelqu’un si proche du sol.
— Il y a bien plus grand que moi. Je suis plutôt petite. Pour une géante.
La Reine plissa des yeux alors que la Conseillère parlait. ‘Les habitants de la capitale ont des habitudes bien étranges’, pensa-t-elle.
— Comment-vous appelez vous?
— La P… La Conseillère.
— Je sais que vous êtes conseillère, c’est pour cela que vous êtes là! Je vous ai demandé votre nom.
— C’est mon nom. Je m’appelle la Conseillère.
‘Tout comme vous vous appelez la Reine’ pensa-t-elle sans pour autant le dire.
— Ce n’est pas possible, vos parents ne vous ont certainement pas appelée Conseillère quand vous êtes née, ce n’est pas un nom. J’ai inventé le rôle il y a quelques semaines seulement! Comment-vous appelle-t-on?
La Conseillère, sentant la frustration monter, inspira calmement et força un sourire. À peine avait-elle ouvert les lèvres pour parler que la Reine reprit :
— Comment vous appelait-on avant de devenir conseillère ?
Elle fixa le sol en pensant à son ancien nom, celui qu’elle avait failli donner en premier lieu, celui qui ne représentait que son inutilité pour la communauté.
— La Petite.
— Regardez-moi quand vous parlez. Je ne comprends rien de ce que vous dites sinon!
La Conseillère répéta donc son ancien nom, plus fort, trop fort, peut-être, car un postillon de salive décolla de ses lèvres et s’écrasa non loin du trône.
— Oh pardon, pardon, pardon, j’espère que je ne vous ai pas touchée, je suis désolée, pardon.
Elle multiplia les excuses, couvrant sa bouche de ses mains pour s’assurer de ne plus postillonner. La Reine fit appeler une servante pour s’occuper de la flaque ainsi créée puis s’adressa à nouveau à la géante.
— Ne couvrez pas votre visage de la sorte! Comment voulez-vous que je vous comprenne?
— Pardon… Répondit-elle après s’être assurée d’avoir la bouche aussi sèche qu’un feu de camp.
Si la Reine ne lui donnait aucune explication quant à son obsession de l’observer à tous moments, la géante comprenait qu’à moins de vouloir se répéter, elle ne pouvait tourner la tête ni la couvrir. Elle ne savait pas encore qu’il ne s’agissait pas là d’une coutume étrange de la Capitale mais d’un besoin propre à la Reine : elle utilisait ses yeux là où ses oreilles lui faisaient défaut.
— Qui appelle son enfant “La Petite”?
La Conseillère soupira et entreprit d’expliquer les coutumes des habitants des montagnes quand venait le temps de se nommer. On ne recevait pas son nom à la naissance, on s'appelait “l’Enfant” jusqu’à mériter un vrai nom, un qui décrivait notre valeur pour la communauté.
S’ensuivit une série de questions : que mangeaient les géants, comment s’organisait leur société, quels métiers étaient les plus courants, comment voulaient-ils être appelés, être vus par les autres peuples, qu’est-ce qui pouvait être fait pour aider les géants à se sentir les bienvenus à la capitale.
Après de longues minutes, la Conseillère prit congés. Il lui semblait qu’elle avait autant parlé ces dernières heures qu’en dix années de vie.
La géante traversa les couloirs dans le sens inverse. Au cours de son entrevue avec la Reine, elle avait vite compris que celle-ci, et probablement la majorité de ses sujets, entretenaient un milliers d’idées reçues au sujet des géants. Le ton méfiant de la souveraine lorsqu’elle l'interrogeait sur leurs mœurs lui faisait penser qu’elle s’attendait à ce que les géants dévorent des enfants. C’était un fait : le peuple des géants était discret, méconnu, et incompris. La Conseillère se promit ce jour-là de prouver au Royaume tout entier les grandes qualités de son peuple. Elle leur montrerait qu’il n’y avait pas plus fidèle qu’un géant. Elle leur prouverait que ce n’était pas par manque d’intelligence qu’ils économisaient leurs mots. Elle avait hâte de rentrer chez elle et de commencer son témoignage. Elle graverait dans la roche l’héroïsme de Combattant, la sagesse de Réfléchi, la douceur de Patience. Les géants avaient beau être différents, ils ne méritaient pas d’être éclipsés dans l’histoire de ce Royaume.
La Conseillère quittait la Capitale. Toutes ses pensées étaient tournées vers la Reine, ses sujets, et tout ce qu’elle désirait leur témoigner lorsqu’elle passa les grandes portes ornementées. Quelque chose – un oiseau peut-être – effleura son visage et lui chatouilla la joue. Elle le chassa d’un revers de main et un faible bruit se fit entendre quand la chose toucha le sol.
— Aaaaargh !!! Au secours !!
La Conseillère baissa les yeux et aperçut une petite femme tout de vert vêtue. Elle correspondait parfaitement à l’image qu’on pourrait se faire d’une druide. Et, quelle surprise, le messager de la Reine l’accompagnait !
Mais la géante, inquiète d’avoir blessé quelqu’un, seulement quelques minutes après avoir quitté la Reine, ignora l’ambassadeur s’empressa de s’enquérir du sort de la druide.
— Oh pardon ! Rien de cassé ?
La druide dévisageait la Conseillère en silence, elle semblait apeurée. Il fallait qu’elle soit rassurante, qu’elle lui explique qu’elle ne voulait pas lui faire de mal.
— Il y avait un oiseau, dit-elle.
La petite druide se précipita sur l’oiseau, que la géante ne parvenait pas à identifier de si haut.
— Que vous a fait ce pauvre corbeau pour mériter d’être assommé ainsi ? Ça va mon beau ?
La Conseillère ne savait que répondre à ces deux questions. Elle répondit simplement :
— Je suis une femme.
— Pas vous, enfin ! Je parlais au corbeau. Pourquoi l’avez-vous malmené ? Êtes-vous ornithophobe ? Allergique aux plumes ? Détestez-vous tant les oiseaux ? La faune toute entière ? La flore aussi pendant qu’on y est ?! L’intégralité des êtres vivants ? Entretenez vous une haine profonde envers la Nature notre mère à tous ?
La druide avait l’air pleine d’énergie et lui posait beaucoup de questions, presque autant que la Reine ! La Conseillère n’avait pas l’habitude qu’on lui parle autant. Malgré tout, cette femme semblait s’intéresser à elle, et ça lui faisait plaisir.
— Non, répondit-elle.
La druide fixait la géante comme si elle s’attendait à ce qu’elle développe sa réponse. Elle ne devait pas bien connaître le peuple des géants.
— Pourquoi alors ?! demanda la druidesse, en parlant plus fort.
La géante vit là un effort de la part de la petite druide pour mieux communiquer avec elle.
— C’était un geste involontaire, répondit la géante qui fit un effort à son tour pour essayer d’expliquer au mieux ce qui venait de se passer.
Le messager de la Reine se racla la gorge si fort que même La Conseillère l’entendit. La druide sembla soudain se rappeler qu’elle avait à faire.
— Ah oui… Je n’ai pas le temps d’essayer de comprendre quelle mouche vous a piquée, je suis attendue au château. Au revoir, madame… ?
— Conseillère.
— Oh excusez-moi, est ce que madame la conseillère à un prénom ?
— Conseillère.
— Soit. Eh bien, moi, Edana, vous souhaite malgré tout une bonne journée.
— Bonne journée.
Edana s’en fut en direction du château, le messager à ses côtés. La Conseillère la contemplait avec douceur. Elle avait eu l’impression que la petite druide se souciait vraiment d’elle et en était ravie. Elle avait hâte d’apprendre à la connaître lors des prochains Conseils de la Reine.
Mais pour l’heure cette aventure, comme elles le font souvent, se conclut par le départ de notre héroïne sur le chemin du retour; laissant derrière elle sa reine, sa nouvelle amie druidesse et la grande ville des petites gens. Ville où jamais elle n’aurait sa place ; car elle était à la fois, pour elle, bien trop grande et bien trop petite.
Il était un endroit, cependant, où elle avait sa place. Une place qui lui avait été certes inconfortable et qu’on lui avait parfois même refusée. Une place un peu trop large aux entournures et trop haute pour qu’on y grimpe facilement, mais une place tout de même. Là-bas, par-delà les collines, là où vivent les mastocs, les triple-portions, les énormes, son peuple à elle.
Le nom d’un géant, vous le savez, lui est offert en fonction de ce qu’il apporte à la communauté. Être nommée selon son physique et non ses actes avait été la pire douleur, la plus terrible humiliation de la vie de la petite. Une vie qui venait peut-être de se finir.
Car enfin “conseillère” ce n’était pas si mal. C’était même excellent. Un nom plein de prestige et d’importance, une importance et un prestige qui lui étaient propres, qui étaient tout à elle. Car il n’y en avait que cinq, dans tout le royaume, qui entretiennent avec la reine une relation si privilégiée. Car il n'y en avait qu’une seule, au sein de son clan, qui puisse s'acquitter de cette tâche : elle.
Une chanson dans le cœur, elle reprit la route qui la ramènerait à la maison. Les lieux passaient toujours plus vite quand on les parcourait sept par sept et elle savait qu’elle n’aurait que peu de temps pour profiter du voyage.
Abandonnant tout laconisme et pour clôturer le tout, elle laissa échapper le fond de sa pensée :
— Allez, hop.
Les CONTRIBUTEUR·ICE·S :
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Elie V. : Écriture, Correction, Organisation
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Julie Gaudin : Écriture, Correction, Organisation
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Lise Loup : Écriture, Correction, Organisation
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Elsa L : Écriture, Correction
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Carla Cornec : Écriture, Correction
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Maëlle Heeren : Écriture, Organisation
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Erwann Avallach : Écriture
