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Et dans le Noir, l'envie de croire,  

                                   Que l'on peut tout réinventer.

Texte écrit par l'équipe des fées dans le cadre de l'épreuve de tournoi d'Il était mille fois. 

Classement : 3ème

                                     

Le palais était déjà agité de la présence de plusieurs autres délégations lorsque Ewen franchit l’imposante porte en fer forgé. Il déclina son identité à un garde contenant mal l'excitation qui l’animait face à l'événement en préparation. Ses yeux ébahis parcoururent à peine les documents que le féetaud lui présentait, tant ils étaient occupés à détailler les visages, costumes et transports qui se présentaient à l’entrée. Ewen l’envia un instant, avec son jeune air naïf et ébloui, puis il avança d’un pas lent dans la cour du château. 

Des cris fusèrent de part et d'autre, effervescence de rencontres et de retrouvailles. Les gobelins et les géants étaient particulièrement enjoués, exprimant leur joie de se voir avec moultes accolades maladroites et comiques du fait de la différence de taille. Ils riaient de bon cœur, se taquinaient, se complimentaient sur le choix des tenues et accessoires - puisque chacun savait que tout le monde y avait accordé une attention particulière en cette grande occasion. Plus loin, les druides conversaient paisiblement entre eux, et Ewen souhaita rejoindre cette partie plus calme de la cour royale, quand il fut interrompu dans son trajet par une voix enjôleuse :

— Ewen, mon cher Ewen… Ta positivité nous illumine tous. Prends garde cependant à ne pas irradier la Reine !

Lugh – un autre des trois membres de la délégation des fées – avait lancé ces paroles comme on tire à la carabine. Ewen prit une grande inspiration pour tenter d’afficher son sourire le plus convaincant avant de se retourner, et de le saluer. 

Le jeune féetaud voyait bien dans le regard de son interlocuteur que son sourire de façade était insuffisant, et pour limiter les risques d’autres interactions, il pressa le pas et alla s’isoler sur un banc au bout de la cour. Il contemplait, songeur, la vue qui s’offrait à lui. L’endroit était splendide, malgré l'artificialité de la végétation. La domination du gris et du brun lui semblait un peu fade en comparaison des teintes vertes et bleues qui coloraient sa clairière lointaine. Les ornements dorés et les tissus carmins qui habillaient les murs et les individus sur-stimulaient ses pupilles. Il songeait qu’il avait tant rêvé de cet endroit, au cours de ses études de diplomatie, qu’il était regrettable qu’aujourd’hui ce premier contact n’éveille pas en lui un soupçon d'émerveillement. La bonne humeur générale ne l’atteignait pas. Il guettait l’arrivée des sorcières, en retard comme toujours, et cette attente alourdissait encore un peu plus son cœur. 

Son état d’esprit ne s’allégea pas d’avantage une fois installé dans la salle du trône. Aux côtés de Lugh et Jenna, dont les regards en coin étaient autant de piqures d’abeilles, il était comme prisonnier de cette foule solennelle. Il sentait plus que jamais la pression d’apparaître sous son meilleur jour – de faire paraître les siens sous leur meilleur jour – mais sans trouver les ressources nécessaires dans son humeur.

Comme Maelle…

Cesse d’y penser !

Sur l’estrade au-devant, un serviteur de la Reine – son traducteur – rappela aux délégations présentes le but de l'événement : créer un conseil d’ambassadeurs auprès de leur Souveraine commune afin d’assurer une coexistence harmonieuse entre les différents peuples. Un bon sentiment, sans aucun doute. Il restait à confirmer que tous étaient arrivés avec un état d’esprit aussi positif...

Alors que tout le monde prenait place dans la salle des banquets, Ewen se sentit comme une mauvaise herbe parmi toutes ces fleurs superbes. Ces sourires qu’il voyait fleurir autour de la table, lui donnaient envie de fuir. Mais Jenna et Lugh – assis à sa droite et à sa gauche – ne lui laissaient aucune échappatoire. Les deux fées en apparence affables échangeaient avec les autres invités attablés à propos de fables. La première affirma : 

— La Cigale est une artiste qui se confronte à un monde peu altruiste. En lui refusant l’hospitalité, la Fourmi en a perdu son animalité. J’aime à penser que ces fictions doivent s’appliquer à notre réalité. 

Lugh ajouta gaiement en levant l’index : 

— Cette leçon vaut bien un fromage sans doute !

À ces mots, les convives rirent – avec grâce – et saisirent le mets qui trônait sur les nombreuses argenteries pour le goûter. Ewen, quant à lui, ne savait que faire de ses mains. Il n’avait pas faim. Le féetaud triturait son collier avec nervosité. La parure se brisa. Les perles – tel un flot – se répandirent sur la nappe immaculée. Aussitôt, Jenna et Lugh affichèrent un sourire gêné tout en le fixant du regard. Dis quelque chose… Ce n’est pas si difficile, pensa-t-il. Face au mutisme d’Ewen qui ne parvenait pas à formuler le moindre mot, les deux fées se confondirent en excuses. Misérable, je suis misérable. 

Il suait. Dans son assiette en porcelaine, il mirait son maquillage fondre. 

J’aimerais devenir aussi minuscule qu’une poussière. 

Ewen ferma les yeux sans s’en rendre compte, comme pour disparaître.

Soudain, un long silence gagna la salle de réception. Puis, un cor annonça l'arrivée de la Reine. Jenna apercevant les paupières closes du féetaud lui chuchota :

— Ce n'est pas l'heure de rêvasser, freluquet.

Et lui asséna un furtif coup de coude. Le rêveur sursauta et rouvrit les yeux. La Souveraine était apparue – tel le Soleil après une éclipse – sur le plus haut balcon de l’immense pièce. Sa peau, bien que craquelée, affichait cette robustesse que seules les âmes ayant affronté le passage du temps connaissent. Sa tiare et sa robe flavescentes dégageaient une lumière semblable à celle d'un millier d'étoiles. Le traducteur – à côté de la Noble Femme – ne semblait être qu'une petite ombre. 

La Reine leva les bras et les chandelles sur la table monumentale s'éteignirent, ne laissant qu’une faible lueur éclairer son port de tête. Elle commença à signer. Muni d'une corne acoustique, le traducteur s'empressa de rapporter son discours : 

— Habitants de contrées éloignées,

Je me réjouis de cette si riche assemblée.

Une Souveraine se doit d’être à l’écoute de ses sujets,

C’est pourquoi, je vais descendre pour vous visiter.

Que ce banquet marque le début d’une nouvelle Histoire !

Les convives applaudirent à l’unisson – comme des spectateurs à la fin d’une représentation. Ewen clappait des mains lui aussi. Cependant, ses jambes commencèrent à s’agiter sous la table à l’instant où il comprit que la Souveraine se dirigeait dans leur direction. 

Jamais il ne l’avait vue d’aussi près. Lorsqu’elle fit signe à son traducteur de s’éloigner, les poils de Jenna et Lugh se hérissèrent : en général, les fées ne maîtrisaient que très peu le langage des signes.

— Sa Majesté, la Reine, nous demande de lui partager un conte de Fées, articula Ewen d’une voix fluette.

Jenna, bien qu’interloquée par cette requête – et après consultation avec Lugh – conta à la Souveraine un récit qu’Ewen traduisit.

— Une belle jeune fille abhorrée par sa mère vit un jour sa bonté récompensée par une fée : dorénavant, à chaque parole, diamants ou fleurs surgiraient. Sa mère l’apprenant, envoya sa seconde à la recherche de la magicienne. Quelle ne fut pas sa surprise de voir s’échapper de la bouche de sa préférée, serpents et crapauds ! 

Ewen qui connaissait ce conte sur le bout des doigts, redoutait d’en devoir traduire la fin. La Reine, suspendue à ses mains, percevait leurs légers tremblements, il en était certain.

— L’honnêteté coûte des soins,

Mais tôt ou tard, elle a sa récompense… 

Il y eut quelques applaudissements autour d’eux et la Reine hocha la tête, offrant un sourire silencieux à Jenna. Ewen, lui, garda les yeux fixés sur son verre de vin de noisetier, comme hypnotisé par les petites bulles dorées qui traversaient le liquide vert pâle.

L’honnêteté coûte des soins, mais tôt ou tard elle a sa récompense.

L’honnêteté, hein ?

Qu’y avait-il de plus honnête que de servir à une Reine la version tronquée et enjolivée d’un conte au point d’en trahir complètement le sens ?

Non, il ne devait pas penser comme ça, c’était bien trop négatif ! Jenna avait probablement voulu montrer les fées sous leur meilleur jour, présenter les avantages qu’il y avait à les avoir comme alliées. Il n’y avait rien de mal à ça, c’était au contraire très positif !

N’est-ce pas ? Il n’y a rien de mal à passer sous silence la façon dont le don des fées s’est sournoisement retourné contre la première malheureuse, qui s’est vue transformée en véritable coffre à joyaux. 

Était-elle vraiment contente ainsi, au point de finir par s’enfuir ? Et sa sœur, témoin de son malheur, qui a refusé les demandes de la fée pour échapper au même sort et qui s’est vue condamnée à cracher des crapauds et des serpents ?

Une sentence juste pour une enfant !

Ewen avait beau faire de son mieux, il ne parvenait pas à faire taire cette voix sinistre qui susurrait à son oreille. Il prit plusieurs fois son verre en main, fit tourner le liquide frémissant puis le reposa, espérant que son petit manège suffirait aux conventions sociales. Il continua de sourire et de hocher la tête à des paroles dont le sens lui échappait totalement. Il n’entendait plus les conversations des autres convives autrement qu’en murmures confus - ou alors était-ce son esprit qui était en train de disparaître, se fondant dans les brumes qui descendaient sur lui ?

Tu aurais dû prendre un peu de poudre…

Non, certainement pas ! Il n’était pas question qu’il rencontre la Souveraine du royaume aussi confit qu’une gelée de rose. Il en allait de l’honneur des fées, et aussi de leurs intérêts. Il était là en tant qu'ambassadeur de son peuple auprès de la Reine, pour garder une influence sur les affaires du royaume. Il devait rester en pleine possession de ses moyens !

Parce que tu es en pleine possession de tes moyens, là ? Petit féetaud-sorcier ?

Un frisson glacial parcourut son échine. Le visage de Maelle traversa son esprit comme un coup de poignard dans son corps, lui coupant le souffle. Les dons des fées pouvaient être à double tranchant - même pour les fées elles-mêmes - et le conte de Jenna avait deux visages, bien qu’elle n’en ait présenté qu’un seul à la Reine. Il suffisait d’un seul faux pas…

Il sentit à nouveau un coude s'enfoncer dans son flanc et il s’en fallut de peu qu’il ne laissa échapper une exclamation fort peu de circonstance. À côté de lui, Jenna le regardait, un sourcil levé, son petit visage en apparence lisse, mais Ewen doutait fortement que le fond de sa pensée soit aussi aimable. La Souveraine aussi le regardait. Elle signa une suite de mots rapides, en le regardant. Son interprète – après s’être absenté quelque temps – s’empressa de traduire, bien qu'en l'occurrence, Ewen n’avait pas eu besoin de son aide pour comprendre.

— La Reine voudrait savoir si vous vous sentez bien.

Ewen s’affaira à plaquer sur son visage un sourire aussi faux que la bague de Jenna et répondit directement à la Souveraine.

— Je me sens tout à fait bien, je vous remercie de votre sollicitude. Néanmoins, j’admets être un peu fatigué par le voyage. Si vous me le permettez, je souhaiterais me retirer pour la nuit.

Le message transmis par le traducteur fut sans doute nettement moins élégant qu’il ne l’aurait voulu. Néanmoins, la Reine inclina aimablement la tête en guise de réponse et eut un geste qu’il interpréta comme une autorisation à prendre congé. Toutes les réactions ne furent pas aussi gracieuses. Sans même avoir à les croiser, Ewen pouvait sentir les regards de Jenna et Lugh s’enfoncer à l’arrière de son crâne. Il venait de commettre une faute majeure à leurs yeux. Malgré tout, ce fut avec soulagement qu’il quitta cette salle de banquet devenue tout d’un coup irrespirable.

Une fois dans les couloirs, il réalisa qu’il n’avait pas la moindre idée du chemin à prendre pour rejoindre sa chambre. Il jeta un coup d'œil aux deux gardes - un humain et un gobelin - mais se sentit bête de devoir leur demander. Il se dirigea alors vers le seul endroit qu’il pouvait facilement retrouver : la sortie du château et les jardins.

Le temps estival était aussi chaud et agréable que l’humeur d’Ewen était lugubre. Féetaud pourtant jusqu’au bout des ongles - il ne deviendrait jamais un sorcier - il n’accorda qu’un regard aux parterres de fleurs qui s'étalaient devant lui en tape-à-l’oeil : des rose-à-monde, des tulipes tue-liches, des pousses de geint-gendre, des coussins-de-belle-mère poussant chaotiquement les uns à côté des autres. Tout ceci manquait décidément de finesse et de couleurs - du travail de druide probablement. La Reine aurait effectivement bien besoin qu’une fée la conseille sur ce sujet.

Mais est-ce que ce conseiller pouvait vraiment être lui ? Même s’il parvenait à faire illusion devant la Souveraine – hélas, à défaut d’être bavarde, elle semblait réellement attentive – Jenna et Lugh se doutaient que quelque chose ne tournait pas rond chez lui. Jamais ils ne permettraient qu’une mission aussi importante pour leur peuple soit confiée à un féetaud qui vacillait de plus en plus - mais pour Ewen c’était sa dernière chance ! Sa dernière chance de prouver qu’il était vraiment un féetaud, avant que…

— Cher Ambassadeur ?

L'interpellé sursauta. Il n’avait pas réalisé qu’il était suivi ! Le regard qu’il jeta à l’importun en se retournant était fort peu aimable – mais tant qu’il ne s’agissait pas de la Reine, il n’avait pas à faire des courbettes à tous les rats-de-goût du palais. Il découvrit sur ces talons un petit gobelin dans une tenue d'apparat qui contrastait fortement avec les habitudes vestimentaires souvent rustres de son peuple et qui le fixait d’un air attentif.

— Oui, que me voulez-vous ? demanda Ewen d’un ton cassant.

Le gobelin haussa les sourcils face à son manque flagrant de manière, mais il ne se démonta pas.

— Je suis Reinhard, et je suis attaché au service de la Reine en tant qu’envoyé des miens. En d’autres termes, nous allons bientôt être collègues. J’ai un message pour vous de la part de Sa Majesté, si vous voulez bien l’entendre.

Ainsi, les gobelins avaient déjà installé leur ambassadeur auprès de la Reine et ils semblaient avoir pris ses aises. Ça ne l’étonnait pas : toutes les fées savaient que les gobelins étaient des flagorneurs. Mais ça voulait aussi dire aussi que ce Reinhard était déjà dans les petits papiers du palais. Ewen plaqua de nouveau son masque de bonne humeur sur son visage et répondit.

— Veuillez me pardonnez pour ma grossièreté, le voyage m’a quelque peu fatigué. Je serais honoré de recevoir la missive de la Reine de la bouche d’un si auguste messager.

Le gobelin percevait-il l’insulte sous la flatterie ? Peu probable, ils n’étaient pas assez fins pour ça.

— La Reine souhaiterait avoir le plaisir de votre compagnie pour une promenade demain, afin de mieux vous connaître.

— Une promenade ?

La question lui avait échappé. Une souveraine avait-elle vraiment le temps pour ce genre d’oisiveté ?

— La Reine tient à garder le contact avec son peuple, c’est très important pour elle, bien que cela lui soit plus compliqué que pour ses prédécesseurs. Et elle souhaiterait qu’il en soit de même avec vous.

 

~ Aparté du Conteur ~

Dans la capitale, la nuit était sèche et froide ; du moins, c’est l’impression qu’en avait Ewen, habitué à la douce humidité de sa forêt. L’obscurité, ici encore plus qu’ailleurs, se rapprochait de lui, l’encerclait, l’étouffait. Il se sentait surveillé par le monde entier, les murs portaient sur lui des regards invisibles et sévères. Il était tentant, à ce moment, de glisser sa main dans une bourse de poudre de perlimpinpin, de s’alléger l’esprit par ce moyen qui l’avait tant aidé auparavant. Cette poudre avait le don de redonner de la couleur au monde, et c’était pour cela qu’il l’utilisait tant – car même dans sa forêt natale, le monde, souvent, lui paraissait triste et fade, depuis que sa sœur en avait été exclue. 

Tout avait commencé un mardi matin, et tout s’était déroulé avec une vitesse affolante. La communauté des fées avait blâmé sa sœur, Maelle, d’un manque de positivité, et, pire encore, d’une négativité hostile au bien commun. La pauvre jeune fée s’était débattue pour expliquer aux juges que ce n’était qu’une mauvaise passe, un coup de blues, une tristesse passagère – rien n’avait suffit. Cela faisait trop longtemps, déjà, que son humeur toxique affaiblissait les pouvoirs des fées qui croisaient son chemin, et la société toute entière pâtissait de cette nuisible déprime. Alors, très vite, une sanction tomba : elle serait bannie de la forêt, et ne pourrait revenir qu’en prouvant son bonheur inconditionnel.

Évidemment, ledit bonheur n’était jamais venu ; elle avait tenté, au bout de quelques semaines, de revenir, et de fournir des preuves de son bien-être retrouvé. Mais, aux regards moralisateurs, rien n’était jamais assez, et Maelle avait été bien vite renvoyée hors du monde des fées. Peu après, Ewen avait reçu une lettre de sa part, qui se voulait rassurante : sa sœur avait trouvé un endroit où s’installer, un endroit où on ne la blâmait pas pour ses tendances pessimistes et où elle pouvait s’épanouir sans sourire. Maelle était devenue une sorcière. 

Si la fin paraissait heureuse pour elle, il s’agissait d’un véritable coup de poignard dans le cœur du féetaud, qui perdait à jamais sa sœur. Il avait tenté de garder le sourire, pour empêcher l’histoire de se reproduire, car, s’il respectait Maelle, il était bien trop naïf et joyeux de caractère pour devenir une sorcière. Mais son mal-être avait été remarqué, et les accusations avaient fusé : famille maudite, disait-on. Serait-il, lui aussi, en voie de les saboter ? Était-il un espion, pour les viles sorcières ? 

Pour sauver sa peau, un accord avait été passé : Ewen sachant vaguement signer, il avait le profil idéal pour discuter avec la Reine, tâche à laquelle aucune fée ne souhaitait s’abaisser. En effet, la surdité de celle-ci annihilait la parole enjôleuse qui faisait l’essentiel de leurs pouvoirs, et, de ce fait, il fallait redoubler d’efforts de diplomatie pour obtenir ce qu’elles voulaient auprès d’elle. Pour prouver sa valeur, et son inconditionnelle positivité, et donc sa place au sein de la forêt, il devrait ainsi se rendre à la grande réception royale et trouver un moyen d’obtenir plus d’influence pour les fées dans les affaires du Royaume. Sa réussite prouverait sa fidélité aux fées ; son échec confirmerait les rumeurs d’espionnage pour les sorciers. 

Il s’était retrouvé dans cette expédition contre son gré, tremblant de froid et d’appréhension dans cette nuit au sommet, qui touchait déjà bientôt à sa fin. Les premiers rayons du Soleil se faisaient voir à l’horizon, et la rencontre avec la Reine se rapprochait. Demain se jouerait l’avenir d’Ewen. Il devrait sourire, plus que jamais, et prouver qu’il était une véritable fée. Comment s’en tirera-t-il ? Cher·es lecteur·ices, allons ensemble l’observer.

***

Ewen se promenait dans les rues de la Capitale près de la Reine, à sa demande. Pourquoi choisir un tel contexte pour parler politique quand il y avait tellement de distractions alentour ? Était-ce son but ? Voulait-elle le… désorienter ? Il avait déjà suffisamment de mal à communiquer avec elle sans ajouter cet obstacle supplémentaire. Dissimulant un soupir avec l’aise née d’années de pratique, il se tourna vers elle, gardant un œil attentif sur ses mains.

Depuis leur première rencontre, il avait passé la journée à se préparer, à mettre en ordre ses arguments et à répéter sans cesse le déroulement de l’entrevue dans son esprit. Et le plus important, il s’était entraîné à garder son sang-froid. Il ne pouvait se permettre un autre faux pas de ce type. Il avait même songé à prendre un peu de poudre mais s’était ravisé au dernier moment : il ne pouvait courir le risque que cela affecte ses sens. Un frottement de tissus l’avisa du fait que la Reine cherchait à ouvrir le dialogue.

— Hier soir, vos congénères m’ont raconté un conte, commença-t-elle. Je voudrais vous en raconter un à mon tour.

Prétendant admirer un bâtiment voisin, Ewen parvint à lui cacher son froncement de sourcils. D’où venait donc cette manie des contes qui semblait régir la vie de cette femme ? Avec un sourire qu’il jugea enjoué, il l’invita cependant à commencer son récit.

— Il y a longtemps, vivait un jeune garçon nommé Nolan. En apparence, sa vie était idéale, avec des parents aimants, des amis proches… Pourtant, Nolan se sentait seul. Non pas seul physiquement car il était toujours bien entouré, mais il avait toujours eu l’impression de voir les choses différemment : enfant contemplatif et silencieux, il faisait tache parmi ses amis enjoués. Une seule passion venait égayer ses journées : il adorait le théâtre et aidait souvent une troupe locale, lorsqu’ils avaient besoin d’une personne supplémentaire pour un rôle. Il avait une préférence pour la comédie et il la jouait si bien que petit à petit, on eut du mal à distinguer Nolan du personnage amusant qu’il s’était inventé. Un jour cependant, la tragédie finit par le frapper. Sa mère, dont la tendresse infinie avait toujours été pour lui un réconfort, mourut des suites d'une maladie. Affligé comme aucun être ne l’avait jamais été, Nolan chercha du soutien auprès de ses amis mais ces derniers rirent de son malheur. Il leur était inconcevable que ce camarade si joyeux puisse être triste et crurent à une plaisanterie. En pleurs, Nolan s’enfuit, courant au hasard dans la forêt. Il arriva devant une rivière et la vision de son reflet lui glaça le sang. Sur son visage trônait le masque souriant de la comédie.

Ewen cessa de marcher et d’écouter, s’arrêtant brusquement dans la rue pleine de gens. Sa respiration venait par bouffées haletantes, son cœur battait à sortir de sa poitrine, ses mains tremblantes n’arrivaient à faire le moindre mouvement. Non… Non, non, non ! Il s’était juré de garder son sang-froid. Il ne pouvait pas… Pourquoi cela lui semblait-il si difficile ? On disait que l’optimisme venait naturellement aux fées alors pourquoi n’y arrivait-il pas ?

Pourquoi ?

Pourquoi…

Pourquoi !

Il se sentait plonger dans un abîme ; en bas, cette question engloutie par les ténèbres, en haut, la réponse baignée de lumière. Et lui tombait toujours plus profondément, toujours plus loin de la solution de l’énigme de son existence. Les ténèbres l’appelaient, froides et irrésistibles, comme des voix de fées.

Soudain, une lueur surgit, bougie vacillante dans l’obscurité. Quelque chose de mou et chaud lui touchait l’épaule. La lumière bougeait de haut en bas, comme le mouvement d’une poitrine apaisée. Il suivit ce mouvement instinctivement, sa respiration se calmant peu à peu. Les ténèbres disparurent. Et, à leur place, se tenait elle. La Reine. Une main sur son épaule et l’autre faisant ce geste régulier qui l’avait apaisé. Elle ne disait rien. Ewen n’était pas habitué au silence. On lui avait appris à s'en méfier. Alors pourquoi ce silence-ci lui procurait-il une telle confiance ? Une invitation discrète qui n’avait pas besoin d’être prononcée. Il la lisait dans son regard : discutons.

***

Là, sous une arche de glycaline, flottait un parfum de confidentialité. 

    Parfois, la Reine soupirait.

                                             Longtemps. En regardant dans le vide. 

                                                                                                          Parfois ils ne parlaient pas. 

Ewen se sentait… étrange. Comme si toute sa vie se bousculait dans sa tête. Ce conte qu'elle avait raconté, il devait y avoir quelque chose d'autre dedans. Quelque chose à saisir. Creuser, creuser pour trouver… quoi ? Un message, ou une bribe de réflexion, n’importe, un début de chemin. Mais plus il réfléchissait, moins il ne comprenait. Alors il restait là, assis à côté de la Reine, les mains bien en évidence quand il fallait répondre. Il lisait ses mouvements de son mieux, car chacun d’eux était porteur d’un indice, filament de réponse. Les mots repassaient dans sa tête en boucle, petits poissons pris dans un flot de pensées sombres. Se bousculant, se percutant, ou suivant simplement le courant. 

Il lui semblait qu'il était assis dans une petite pièce sombre et froide, aux vitres sans teint, vingt mille lieues sous la mer. Et il allait de soi qu'il n'en possédait pas la clef. Dehors, par un petit interstice, il pouvait apercevoir son peuple dansant sous les lumières mouvantes de leur clairière, riant alors qu'ils s'envolaient tous jusqu'au petit matin. Comme une transe hypnotique due à la poudre. Il sentait le poids de leurs regards… Ou bien peut-être était-ce lui qui était invisible à leurs yeux, dans cette grotte insonorisée qu'était son esprit ? Il aurait voulu hurler, mais il ne savait même pas comment produire ce genre de son. Pourquoi se sentait-il si seul et différent ? Pourquoi la Reine lui avait-elle raconté cette histoire hasardeuse qui semblait inventée de toute pièce ? L'idée de se forcer à sourire lui était de plus en plus insupportable, peut-être car il y échouait plus souvent qu'avant… Depuis Maelle. Tout était sa faute, finalement. 

Il ne s'était pas aperçu qu'il dépeçait sauvagement une fleur avant de surprendre le regard de la Reine. Elle avait cet air entendu et bienveillant qu'elle seule savait composer. Oui, si on lui avait demandé de la représenter en portrait, il aurait fait ce regard-là. Il relâcha les pétales comme un petit enfant pris la main dans le sac, desserrant les doigts un à un, tête baissée de honte. Les flocons colorés s'égrénèrent dans le vent, et la Reine les observa avec attention, un sourire mystérieux sur le visage. 

– Laissez-les s'envoler, signa-t-elle rapidement.

Il dut faire une tête peu conventionnelle car elle répéta les gestes plus lentement, décortiquant le mouvement. Qu'avait-elle voulu dire ?

— Ces pensées qui rongent votre esprit… laissez les partir, comme les (quel était ce mot ? La souveraine fit un geste de la main, englobant les fleurs autour d'eux. Fleurs…).

Jaunes, orange, roses, violettes, il reconnu les wonderland-pensées à leurs taches sombres qui formaient comme des visages, et semblait lui reprocher son acte fleuricide. Abîmer des pensées pour ne pas tomber dans l'abîme de ses pensées… L'ironie était si ridicule qu'il eut un ricanement amer. La Reine ne sembla pas s'en formaliser, il se souvint alors qu'elle n'avait pu entendre et il respira alors plus sereinement. Tout de même, la question demeurait. Comment avait-elle su qu'il n'était pas honnête ? Pouvait-elle lire dans les esprits? Il espérait que non. Un coup d'œil furtif suffit à le rassurer : la Souveraine observait le ciel, et les reflets verts de l'astre lumineux, qui descendaient en rayons nets perpendiculaires, faisant pleuvoir sur eux une fine poussière d'or. 

— Vous savez, reprit-elle, nous avons tous le droit de douter, de craindre, de ne pas savoir que faire… Quand je me sens ainsi, j'aime lever la tête vers l'infinité, et laisser mon âme se couler dans sa beauté. Vous voyez ce que je veux dire, Conseiller ?

Il faillit avaler un moucheron et referma vivement la bouche. Elle venait de l'appeler Conseiller… Cela voulait dire que son choix était fait. Un choix tout à fait singulier lorsque c'était elle qui se plaçait comme sa conseillère. 

Ce jour aux couleurs aquarelles resta comme encré dans sa tête, et marqua une tradition de rencontres et de discussions d'abord vides et éparses, puis tournées sur le ton de la confidence. Le Conseiller mit des mots maladroits sur ses sentiments, et la Reine les lus. Sa force tranquille apaisait Ewen, lui permettait de trouver les mots justes. Il traversa l'orage bleuté de la nuit intérieure. La dépression atmosphérique coula le long de ses joues, un déluge qui dura plusieurs jours. La Reine attendit. 

     Parfois, la Reine soupirait.

                                          Longtemps. En regardant dans le vide. 

                                                                                                        Parfois ils ne parlaient pas. 

Et le Conseiller apprit à sourire, à s'émerveiller de ce que la Reine trouvait beau. Les faés qui propageaient sa voix reprirent des couleurs. 

 

~ Aparté du Conteur ~

Goutte à goutte, les mots coulent, s’écoulent, fondent entre la cire des oreilles, entre ses bouchons, entre ses cloisons. Les sorts qui font et défont le monde, murmurés par les essaims faés, seuls les écoutants pouvaient les entendre. Auprès des autres, le monde se dérobait. Si vous écoutiez le ruissellement de la pluie, la pousse du chêne, l’odeur de glycine et la pêche des marins, vous auriez entendu derrière le rideau, derrière le bruit, les mots chuchotés. Ce sont les fées qui bourgeonnent, qui façonnent, qui bâtissent. Les nuées follettes, minuscules insectes bourdonnant, irritants qui naviguent dans les courants, s’agitent dans le vent, font et défont le monde. Les mots naviguent sur mer, boivent l’écume, et pourtant ne sont qu’amertume dans les yeux qui les noient sans les voir.

Et puis la langue s’est muée.

Elle s’est entortillée autour de décrets papiers et gravés, s’est tordue en signes, s’est muée en lettres mimées.

Pour qu’ils entendent les mots, la langue s’est articulée en gestes partout où la parole fusait.

À travers les campagnes et plaines vertes,

dans les vallons de sable,

sous les toits des habitations,

nos corps ont frappé le rythme de nos mots.

Les doigts se sont entrelacés, occupant des silences et marquant les sons gorgeants. Nos mains et bouches ont commencé à mimer les mêmes paroles impermanentes. Les tuteurs nous l’ont appris, partout où ils se déplaçaient, à coller la langue sur nos mains, à coller nos mots sur nos gesticulations de mains.

Les fées continuaient à frétiller, mais cette fois-ci, la pierre qui n’entendait pas, la mer qui n’écoutait pas et les étoiles qui ne percevaient pas purent voir le monde qui se fait et défait. Tous purent s’y fondre, dans le monde inconsistant, dans l’univers silencieux barbotant. Depuis la clairière des essaims faés, jusque dans la cour dorée, tous entendirent et virent le monde bouger.  

Les CONTRIBUTEUR·ICE·S :

  • SilverDPhantom27 : Écriture, Correction, Organisation

  • Dayanna : Écriture, Correction, Organisation

  • Mari_acb : Écriture, Correction, Organisation

  • Loreleï Richard : Écriture, Correction

  • Eugénie : Écriture, Organisation

  • Alexia Dan : Écriture, Organisation

  • Samé : Écriture, Organisation

  • Anne (@_livrovore_) : Correction

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