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Murmures des falaises

Texte écrit par l'équipe des sorcier·e·s dans le cadre de l'épreuve de tournoi d'Il était mille fois. 

Classement : 2ème

Murmures des falaises

 

Je suis vent et je suis souffle

ce matin, mon murmure chantait dans les os creux des mouettes, parcourait les falaises, emportait les embruns ;

écho d’un paysage d’ordre et de chaos ;

 

je suis vent et je suis souffle

et comme tous les matins, je m’abreuvais des parfums d’iode, d’aconits et d’hortensias qui parcouraient le jardin surplombant la falaise ;

des années durant, j’ai creusé calcaire et schiste, j’ai conduit les naufrages et transporté les pleurs le long des courants

mais,

quand Elle est arrivée,

j’ai frémi ;

frémi de la puissance de sa volonté face à mes rafales,

frémi des échos lointains et froids gravés dans ses os,

frémi des rumeurs qui l’entouraient sans faire fléchir sa volonté,

 

j’ai frémi et je lui ai cédé un peu de ma domination sur ce paysage,

j’ai frémi et commencé à apprécier sa compagnie, l’odeur de ses fleurs, les dialogues avec sa maison et les voix qu’elle abritait ;

 

Je suis vent et je suis souffle

et ce matin mes virevoltations se heurtèrent à l’or et à l’ébène

précieux,

si précieux,

matériaux d’hommes et d’orfèvres,

rares par ici,

rares et entourés d’une troupe grande, trop grande pour mon paysage,

arbres de chaire en marche, robustes et entêtés ;

odeurs chaudes, parfums de terre et de guerre que les falaises n’aiment pas

j’ai affermi mon souffle, fait courber l’échine à ces êtres démesurés,

 

puis j’ai envoyé une brise se faufiler à travers les rideaux

elle a dansé le long d’une silhouette aux os obstinés, aux doigts tremblants d’impatience, de colère et d’une touche d’espoir qui fit danser mes ondulations ;

et,

mes informations retenues, je suis reparti, Murmur, pour les conter à Celle-entourée-de-rumeurs,

 

***

 

Le vent faisait vaciller le carrosse ; perdue dans mes pensées, je n’avais pas remarqué que nous étions arrivés aux Falaises des Naufragé·e·s. Les tremblements de terre, provoqués par le pas lourd de la troupe de géants m’accompagnant, avaient cessé, laissant place à une atmosphère asphyxiante tant chacun de nous était en tension. Je me sentais comme écrasée sous le poids d’un gobelin.

Inspire… La Sorcière ne pourra pas refuser ta requête. On ne refuse rien à sa Reine. Expire… Je ferais mieux de rentrer avec mes rêves utopiques. Inspire… On dit de son cœur qu’il serait en pierre. Elle n’aurait d’ailleurs aucune pitié pour les faibles. Expire… Tu en es capable.

Je jetai un bref coup d’œil derrière le rideau. Sans doute alertée par le raffut qu’avait dû provoquer notre arrivée, la Sorcière avait quitté sa cabane. Sur le pas de sa porte, elle m’attendait, envoûtante. Je ne pouvais détourner mon regard de ses mouvements semblables à une danse ensorcelante. À sa vue, toute forme d’angoisse me quitta immédiatement.

Elle portait une longue jupe noire fendue que le vent soulevait par instants, dévoilant le haut de sa cuisse qui était d’une élégance troublante. Son bustier pourpre épousait ses formes et accentuait le mouvement de sa poitrine à chaque respiration. Des écritures cunéiformes parcouraient ses bras comme des incantations. Ses mains délicates étaient habillées de multiples bijoux et talismans. Elle était bien loin des sinistres descriptions que j’avais pu lire dans divers contes. Je ne pouvais attendre plus longtemps pour la rencontrer.

À peine avais-je posé un pied en dehors du carrosse que deux géants sortirent des rangs pour se placer à mes côtés. La Sorcière se rembrunit aussitôt. Un profond remords m’envahit à l’idée d’avoir troublé sa quiétude et éveillé en elle un sentiment de menace par notre intrusion. Je m’approchai alors avec précaution, désireuse de déchiffrer les émotions qui agitaient son visage. Tandis que je m’attendais à y lire de la colère mêlée à de la peur, il me sembla voir tout autre chose percer à travers la dureté de ses traits. Quelque chose comme de la tristesse… Dans ses yeux, transparaissait toute la solitude qui la hantait. Je vis alors, pour la première fois, ses lèvres s’entrouvrir, prêtes à rompre le silence. Derrière elle, la maison sembla grincer, comme en écho aux sentiments de sa maîtresse.

 

***

 

Des invité·e·s ? Mais elle n’amenait jamais d’invité·e·s ! Si seulement elle m'avait prévenue… Une honteuse couche de poussière recouvrait mon sol et mes murs avaient besoin d’un sérieux rafraîchissement. Et que dire de ma pauvre fenêtre, qui avait servi de zone d’atterrissage pour les déjections de cette affreuse mouette ! Bon, j’invoquai la pluie, qui vint s'abattre sur ma vitre, puis un vent en tourbillon, et voilà, le tour était joué, j’obtins une fenêtre toute propre. Heureusement que cette prétentieuse Sorcière m’avait dotée de pouvoirs décapants qui compensaient sa mauvaise humeur.

 

Elle avait laissé un chaudron plein d’immondices au milieu de ma pièce principale. J’obscurcis tous mes judas pour ne pas en savoir plus sur ce qui mijotait à l’intérieur. Je fis se détacher les dalles de pierre sous le chaudron, qui s’éleva dans les airs, accompagné de son feu, et je le déposai à un angle où il ne dérangerait personne avec ses putrides émanations. Le buffet rempli de flacons de poisons subit le même traitement, au cas où la Sorcière et son impétueux tempérament digéreraient mal cette visite, et je disposai mes deux fauteuils autour d’une table basse pour une ambiance chaleureuse.

 

Le plus gros du travail restait encore à faire : ranger ma grande bibliothèque, envahie par ses grimoires. Elle les consultait à tout moment, les accumulait sur ma table, puis les rangeait sans en respecter l’ordre. Même l’ennuyeux Traité du topinambour et de ses bienfaits magiques ne méritait pas de se retrouver à l’envers et à côté des livres historiques. Je fis preuve d’une synchronisation parfaite pour déloger les cinquante-huit ouvrages mal ordonnés et les replacer là où ils siégeaient avec panache.

 

Enfin propre, dépoussiérée et rangée, j’ouvris ma porte d’entrée, mais ni la Sorcière ni son élégante invitée ne daignèrent entrer. Allaient-elles rester encore longtemps sur le palier ?

 

***

 

Le bruit des larges roues du carrosse avait attiré une petite mouette, peu habituée à tout ce raffut au bord de sa falaise battue par le vent. Elle se percha avec curiosité sur le portillon que la Reine venait de dépasser avec une assurance teintée de doute.

Le regard affûté de l’oiseau se posa sur la Sorcière, dont les ombres accentuaient la lumière de la Reine. Celle-ci la toisa un instant et l’animal crut que sa fierté allait prendre le pas sur son respect du protocole. Après quelques secondes, elle s’inclina, si bas que les pans de sa jupe laissèrent apercevoir une parcelle de cuisse nue. L’iris de la Reine frémit et la mouette poussa un petit cri moqueur.

— Salutations, Votre Majesté.

Tout en parlant, les mains de la Sorcière s’agitaient devant elle, mimant des mots que la mouette ne pouvait comprendre.

— Soyez la bienvenue dans mon modeste chez-moi. Si vous voulez bien me suivre, enchaîna-t-elle en lançant un coup d’œil suspicieux aux deux géants aux côtés de la Reine. Nous serons plus tranquilles à l’arrière de ma chaumière.

La Reine hésita une fraction de seconde, et finit par acquiescer. Elle hocha la tête en direction des deux immenses gardes qui patientaient près du carrosse, et la porte se referma sur l'hôtesse et son invitée.

La mouette agita ses ailes et abandonna les deux gros bêtas qui ne paraissaient pas savoir quoi faire de leurs doigts, qu’ils avaient pourtant nombreux. Elle vola au-dessus du toit d’ardoises, luttant contre ce vent qui ne semblait plus vouloir faiblir, pour aller se poser sur le rebord de la fenêtre, à l’arrière de la demeure. Elle sentit la maison soupirer de dépit alors que les deux femmes la traversaient sans remarquer les efforts que la chaumière avait faits pour se rendre accueillante. Un nouveau rire goguenard lui échappa, puis l’oiseau alla se percher en haut du petit abri situé au fond du potager, en attendant leur arrivée.

Une brise s'engouffra pour la énième fois dans le plumage blanc et gris, faisant gonfler son petit corps. Elle dut resserrer ses palmes pour ne pas se faire éjecter de son perchoir. Le vent ne semblait désirer aucun témoin à cette rencontre apparemment secrète. Mais la mouette était curieuse et butée. Elle gagnerait ce combat et assisterait à cette entrevue. Foi de laridé !

La brise qui cherchait à la faire fuir retomba au moment même où la porte de la maisonnette s’ouvrit, laissant aux femmes l'opportunité de profiter des rayons tièdes qui perçaient timidement les nuages amassés par le vent.

La Sorcière s’inclina à nouveau, cette fois-ci très sobrement, bien plus à l’image de ce dont l’oiseau avait l’habitude la concernant.

— J’ose espérer que vous me pardonnerez de vous emmener dans ce lieu étrange pour une discussion. Votre Majesté n’a sûrement pas l’habitude de discutailler entre la sauge et la belladone…

Loin de s’offusquer de ses traits légèrement moqueurs, la Reine s’approcha et posa sa main sous le menton de la Sorcière pour l’extraire de cette nouvelle courbette qui semblait lui coûter. Lorsqu’elle se mit à parler, même les vagues en contrebas cessèrent leur houle pour profiter de cette voix, lente et douce, un peu mécanique mais incontestablement charmante.

— Nul besoin de formalité entre nous, Sorcière. Nous sommes loin de la Cour et de ses convenances. Vous pouvez m’appeler Reine.

La rieuse put observer les traits de la Sorcière se parer de surprise en constatant que la Reine s’exprimait sans accroc. Cette dernière lui sourit, et les nuages s’écartèrent pour adoucir davantage son expression avenante.

— Malgré mon… affliction de naissance, lui sourit-elle, j’ai toujours tenu à échanger le plus naturellement possible avec mes sujets. J’ai ainsi appris à parler. C’est étrange, j’articule mais je suis incapable d’imaginer la façon dont vous l’entendez. J’espère que ma voix vous est agréable.

Les boucles de la Reine tressautèrent en rythme alors qu’elle riait, accentuant l’étonnement de la Sorcière.

— Et puis, continua-t-elle dans un haussement d’épaules, il y a certaines choses dont je souhaite vous entretenir… je préfère éviter que des yeux curieux s’y intéressent de trop près. Signer est pratique, mais trop visible pour les regards acérés qui pourraient nous épier depuis un navire. Nos paroles, elles, pourront être emportées par le vent.

La brise choisit cet exact moment pour se rappeler à la mouette, qui sentit son duvet se soulever. La Reine, trop focalisée sur le visage de l’autre femme, ne s’aperçut de rien. Elle relâcha le menton de la Sorcière pour glisser son bras sous le sien.

— Allez, marchons.

Elles avancèrent de quelques pas en silence sous l'œil attentif de l’oiseau, suivant le petit sentier entre les plantes, aromatiques pour certaines, mortelles pour d’autres.

— Je vous remercie de votre visite, ma Reine, reprit la Sorcière en veillant à faire face à son interlocutrice. Je ne m’attendais pas du tout à celle-ci. Pour dire vrai, peu nombreux·ses sont mes invité·e·s. Quelques érudit·e·s de toutes races, tout au plus. Cela faisait plusieurs jours que je n’avais reçu personne. Et puis…, hésita-t-elle un instant. La royauté n’a jamais fait grand cas de nous, Sorcières.

La mouette sautilla pour suivre leur avancée, et ne manqua pas d’observer le trouble de la jeune Sorcière, tout en constatant que les yeux de la Reine étaient fixés sur ses lèvres. Le petit oiseau reçut une œillade noire lorsqu’un cri railleur lui échappa, puis la Sorcière reprit :

— Et je suis d’autant plus étonnée quand vous évoquez des sujets sensibles, des personnes qui pourraient nous épier… votre Royaume est apaisé et il n’y a ici que la Nature, ma demeure et vos gardes du corps. Cela me rend curieuse quant à l’objet de votre visite… ma Reine.

Un bout de langue vint humidifier les lèvres que la brise avait asséchées, et les yeux de la tête couronnée s’écarquillèrent légèrement en le suivant avec attention. Une paire de secondes furent nécessaires avant que la Reine ne reprenne tout à fait ses esprits, en même temps que leur marche qu’elle avait interrompue sans le vouloir.

Et bien, ces deux-là s’étaient bien trouvées!

— Il y a peu, je n’étais que la Princesse, commença-t-elle, les yeux plongeant dans ceux de son homologue sans craindre de s’y noyer. Quand j’ai été couronnée, j’ai décidé de rassembler mes conseillers, mes gens de savoir, et de m’informer. Si mes tuteur·ice·s m’avaient déjà beaucoup appris, on m’avait aussi caché beaucoup de choses, en me disant qu’on me les apprendrait... plus tard. La disparition de ma mère la Reine m’a privée de ce plus tard.

La voix de la Reine se voila alors que la mélancolie obscurcissait ses traits, et la petite mouette nota avec un rictus amusé la main de la Sorcière venue se poser avec nonchalance sur la sienne dans un geste réconfortant. De la part d’une femme qui n’éprouvait que peu de sentiments, et toujours avec parcimonie, cet accès de tendresse était particulièrement surprenant.

— Alors j’ai dû essayer de comprendre quelle était la vraie nature de mon Royaume, continua la Reine en recouvrant une expression plus neutre. Et j’ai découvert qu’il était constitué d’une multitude de peuples, d’histoires qui façonnaient l’Histoire. Que cinq groupes étaient prédominants. Que quatre d’entre eux avaient voix à la Cour à travers des conseiller·e·s. Et qu’un dernier était ignoré, voire méprisé, par ses pairs.

Elle suspendit leur promenade pour insister sur les mots suivants :

— Les Sorcières.

L’oiseau attendit que la Sorcière prenne à son tour la parole, mais il semblait évident que cette dernière était bien trop surprise pour pouvoir prononcer le moindre mot. La souveraine profita de cette stupéfaction pour glisser ses paumes le long des bras nus et les poser sur les épaules qu’elle serra légèrement. Un frisson les secoua toutes deux, et toutes deux firent de leur mieux pour l’ignorer.

— C’est pour cela que je suis ici, aujourd’hui. Quand j’ai demandé autour de moi quelle Sorcière était la plus renommée, la plus sage, la plus influente, celle qui avait la confiance de ses pairs, la réponse était invariablement la même : vous. Malgré votre volonté de vivre à l’écart, vous accueillez chaque mois des Sorcières de tous les Royaumes. Certaines voyagent plusieurs jours pour vous trouver.

Le discours enflammé de la Reine avait rougi ses joues, mais seule leur proximité expliquait la teinte carmin qu’avaient prise celles de la Sorcière qui hochait la tête d’un air légèrement absent, comme fascinée et séduite par le caractère affirmé de la femme qui lui faisait face. La petite mouette en était certaine, la Reine aurait pu lui proposer n’importe quoi, la Sorcière aurait acquiescé avec vigueur.

Les humains et leurs sentiments aussi insaisissables que le vent…

— J’ai confiance en votre peuple, termina la Reine dans un hochement franc du menton. On vous a fait jouer le mauvais rôle plus d’une fois, et pourtant vous n’hésitez pas une seconde lorsqu’il s’agit d’aider le Royaume. Il est impossible que votre voix ne puisse pas être entendue. Les Sorcières ont besoin d’une représentante à la cour. Et cette personne, je souhaiterais que ce soit vous.

 

***

 

J’étais bien le seul pêcheur du Royaume à oser m’approcher d’aussi près du domicile de la Sorcière. La plupart des humains, sirènes et autres créatures amatrices d’embruns restaient à bonne distance de cette fichue baraque.

Raoul, pauvre vieux fou… Raoul, tronche de palourde…

En remontant l’escarpement au vent mauvais, je surpris une étonnante rencontre. Voilà que la recluse causait avec notre respectable Reine. Moi qui la pensais sourde, je constatai son habileté à la conversation. Elles semblaient drôlement proches tout de même. Je me demandai ce qu'elles pouvaient bien faire dans cette posture quand la Sorcière s'ébroua d'un coup. Tapi dans le creux d’un arbuste qui me piquait le derrière, je me contorsionnai pour extirper de ma vareuse un cornet acoustique au cuivre oxydé. Le plaçant à l’oreille gauche, je prêtai attention aux paroles de l’hôtesse.

— … de moi une représentante ?

Une ombre voila son regard jusque-là happé par l’aura de la Reine.

— Ainsi, vous voulez m’exposer sous les dorures, comme on expose un animal rare dont on a peur mais qu'on veut pouvoir flatter ?

Je l’observai faire quelques pas vers un buisson d’aconit, ses doigts parés de bagues effleurant les fleurs toxiques avec une familiarité troublante. Elle se retourna vers la Reine en faisant virevolter brusquement les pans de sa jupe.

— Vous voyez cette falaise, ma Reine ? Il s’agit de mon seul domaine. Une fois par mois, j’y reçois mes semblables. On s’assemble entre parias, on échange nos secrets et nos colères, mais dès que le jour se lève, elles retournent dans l’ombre et je reste ici, seule avec mon souffle et mon sel. Le reste du temps, je suis celle que l’on maudit quand la pluie ne vient pas, mais dont on vient lécher les bottes quand la peste s’invite au berceau. Celle dont on déforme les actions pour enseigner des morales aux enfants. Celle qui finit boutonneuse et dévoreuse dans les contes. La grise mine des vents d’Ouest, l’anomalie du pays. On m’utilise comme un remède de secours, mais personne ne m’invite à sa table de peur que je ne transforme le vin en vinaigre par ma seule présence.

D’un geste vif, elle fit tournoyer ses mains. Les gouttes de rosée s’arrachèrent aux herbes folles pour former une sphère de cristal sombre, pulsant entre ses paumes comme un cœur malade.

— Regardez bien, continua-t-elle en approchant la boule du visage de la souveraine, silencieuse. Vous y verrez le reflet d’une vie passée à être le monstre des histoires des autres.

De mon poste d’observation, je ne pus percevoir les fragments d’images qui défilèrent sous les yeux de la Reine, pourtant je perçus son trouble. Le ton de la Sorcière s’adoucit. Il perdit de son agressivité pour se teinter d’une mélancolie plus intime. Je n’aurais jamais cru l’entendre parler ainsi. Elle plongea son regard dans celui de la souveraine.

— Et pourtant… je vois le frémissement de vos doigts. Je vois ce masque que vous portez pour ne pas hurler face à vos conseiller·e·s qui vous jugent sur votre silence. Nous ne sommes pas si différentes, n’est-ce pas ? Vous, sur votre trône d’or, entourée de visages qui attendent votre chute. Moi, sur ma pierre au vent, entourée de rumeurs qui veulent ma mort. Deux Reines isolées. L’une couronnée par le sang, l’autre par le bannissement. Vous êtes aussi étrangère à votre Cour que je le suis à ce Royaume. C’est pour cela que vous êtes venue me chercher, n’est-ce pas ? Pas pour ma sagesse, mais parce que je suis la seule capable de comprendre le froid qui règne dans vos os. Méfiez-vous. Deux solitudes qui s’unissent ne deviennent pas systématiquement une force. Elles créent parfois un abîme.

Elle se tut, comme perdue dans ses réflexions, avant de reprendre la parole avec détermination :

— Vous me proposez de descendre dans l’arène. Très bien. Si je dois être le monstre de votre cour, autant que je sois celui qui hante leurs nuits pour de bon.

Elle fit un geste lent, ses bijoux cliquetant comme des chaînes, et la sphère de magie noire qu’elle tenait se dissipa en une fine brume pourpre qui vint s’enrouler autour des épaules de la Reine.

— J’irai m’asseoir à votre table de menteur·euse·s. Je serai votre Conseillère Sorcière. Je serai l’ombre qui marche dans vos pas. Cependant gardez-vous bien d’oublier, ma Reine : une Sorcière n’appartient à personne. Pas même à celle qui a su lire dans ses os.

Je compris qu’une alliance venait d’être scellée. Bien trop soucieux d’être encore traité de dément, je repartis silencieusement en me promettant de garder le secret de cet étrange aparté. Un dernier coup d’œil dans leur direction me fit voir, entre les deux branches d’arbre qui me dissimulaient, la Reine glisser sa main dans une des grandes poches de sa royale robe.

 

***

 

Cela faisait longtemps que je n’avais pas été sortie de ma pochette en velours. La lumière du jour me traversait pour la première fois depuis des siècles avant que je n’atterrisse autour du cou de la Sorcière. Je reprenais ma place, mon bon droit, en tant que symbole de puissance et de reconnaissance. Au moment de me refermer, je sentis le frémissement qui la parcourut, en même temps que le tremblement léger mais perceptible des mains qui m’attachèrent. Un mouvement en contrebas se répercuta sur mes dorures mais les voix autour de moi retinrent davantage mon attention.

— Ce pendentif sera la preuve de votre fonction, Sorcière. N’oubliez pas votre devoir envers moi et le Royaume.

— Ma Reine, guidez le Royaume sur la voie que vous avez ouverte et jamais mon devoir ne sera négligé. Si les autres conseiller·e·s vous tiennent calfeutrée dans leurs mensonges, je vous assure que je ne ferai pas preuve de la même duperie.

Plusieurs battements de cœur remplirent le silence de la Sorcière, avant que la Reine ne continue son discours.

— Vous changez ainsi de titre, pendant que je garde le mien. Tout comme je ne peux être que Reine, vous ne serez dorénavant que Conseillère Sorcière. Vous l’acceptez peut-être volontiers aujourd’hui, mais même dans les heures les plus sombres, vous ne pourrez vous en défaire.

Un temps de silence s’abattit entre les deux femmes. La Reine fuyait le regard de celle qu’elle venait de nommer. L’air s’était alourdi d’un coup, comme lors de négociations solennelles.

— J’espère que vous retrouverez la vérité, Conseillère. Tant de mensonges, réécrits par des mains malicieuses, m’ont été contés. La dérive est rapide lorsque la masse s’accorde à désigner un ennemi commun. Personne ne mérite le mensonge, la violence ou l’exclusion. Vous devez être à votre place au sein de ce Royaume, autant que celles·eux qui y ont assis leur autorité.

Si d’autres mots avaient dû être échangé, il ne purent pas être exprimés. Je reconnus cette sensation qui faisait vibrer ma chaîne lors des anciens conseils auxquels j’avais assisté. Les mots restent coincés dans les yeux, sans pouvoir en sortir.

Du haut de mon expérience, je prédis qu’un grand bouleversement se produirait si ces deux femmes restaient plus longtemps côte à côte. Leurs deux cœurs battaient à l’unisson, joints par leur besoin de vérité et de reconnaissance. Il leur fallut un moment avant de détacher leur regard l’une de l’autre et de reprendre les tâches qui leur incombaient.

 

***

 

Un rayon vint se refléter sur ma surface froide, et je pus observer la Conseillère fraîchement nommée ouvrir la lourde porte de la chaumière. La Reine la suivit, son regard se posant avec curiosité sur le mobilier rutilant. La maisonnette vibra de bonheur : enfin quelqu’une qui remarquait ses efforts !

La Reine fit glisser ses doigts sur les différents ouvrages de la bibliothèque. Je reflétai la Sorcière qui me fixait avec insistance. Réceptacle de sa mémoire, un simple regard lui permit de me transmettre leur échange : elle voulait mon avis mais il lui fallait attendre, pour me consulter, que la Reine soit partie. Je les vis se serrer la main, presque comme des égales. Un dernier long regard, plein de promesses, acheva leur entrevue.

Dès que la porte fut refermée, la maisonnette se para à nouveau de ses ombres habituelles. J’attendis quelques secondes avant de prendre la parole.

— Félicitations, Conseillère !

— Ne te moque pas.

— Je suis sincère. Elle semble l’être aussi. C’est une bonne nouvelle pour la communauté Sorcière, ne croyez-vous pas ?

— Ses paroles peuvent sembler sincères, mais seuls les actes et le temps nous dévoileront ses réelles intentions. Je reste sur mes gardes : ne dit-on pas que chaumière où l’on rit vaut mieux que palais où l’on pleure ?

— Je ne suis pas sûr que l’on rit vraiment dans cette chaumière… Maîtresse, lui répondis-je malicieusement.

— Tais-toi, répliqua-t-elle dans un sourire. Nous en reparlerons, je suis tout de même intriguée par nos futures rencontres à la Capitale. D’ici là, j’ai beaucoup à faire.

Elle se détourna et fit glisser le rideau pour observer la Reine remonter dans son carrosse. Dans son regard tranchant scintillait un nouvel éclat.

Celui de l’espoir.

 

***

 

Des cliquetis effrayants sur la pierre glacée.

Des pas royaux, déterminés.

Les claquements secs et sonores des talons acérés de la Reine, qui quittait les cachots.

C’est en suivant les passages étroits et les fissures de la pierre que l’une des souris du château, la plus menue, la moins jolie, s’était retrouvée museau à nez avec la Conseillère. Elle avait longé les tapis, grimpé derrière les tentures, évité les coups de balai des domestiques et observé sans être vue. Quelle ne fut sa surprise lorsque l’étoffe épaisse de la cape royale s’échappa par le couloir. Les cachots n’avaient rien à voir avec les salles hautes et lumineuses du palais. Pourquoi diable la Reine s’abaisserait-elle à prospérer si loin de sa Cour ? Ici, l’air était humide, chargé d’une odeur répugnante de peur et de mort. La pierre suintait à tel point que la minuscule créature craignait pour son propre pelage. Elle eut tôt fait de contracter la peste ou quelque mal pire encore.

La Sorcière était assise au sol. Sa robe pendait mollassement contre ses genoux repliés. Ses poignets étaient entravés, mais elle ne se débattait pas.

C’est alors qu’elle les vit et se figea.

Des ondulations spectrales proches de l’imperceptible… pourtant le frôlement glacé contre son flanc était net. La souris couina, puis recula d’un bond, le cœur affolé. Elle plaqua ses oreilles contre son crâne.

— …trop tard…

— …trahie…

— …comme nous…

Les esprits se rapprochèrent, s’entrelacèrent, plus insistants autour de la Sorcière.

Les voix montaient.

Elles n’étaient plus seulement tristes. Il y avait quelque chose d’autre maintenant. Une urgence. Une colère sourde.

— …elle ment…

— …la Reine…

— …elle sait…

La Sorcière ferma les yeux.

Le silence tomba d’un coup.

Tranchant.

 

***

 

Je la détestais, je la haïssais. Je ne voulais plus jamais voir son visage et ses pas, qui furent à mes oreilles la plus mélodieuse des berceuses, étaient désormais la plus horripilante des cacophonies.

Jamais je n’aurais dû lui faire confiance. Son assurance qu’elle était de mon côté, ses promesses qu’elle ferait de ce Royaume un monde meilleur, tout n’était que mensonges.

Les seuls êtres assez téméraires pour m’arracher à ma colère étaient une petite souris qui explorait parfois ma cellule et les fantômes des malheureuses âmes qui m’avaient précédée. C’est ainsi que j’avais pu conter mon histoire à une Sorcière centenaire du nom de Yaga, morte pour un crime qu’elle n’avait pas commis. Personne n’avait voulu la croire. Elle était Sorcière, donc coupable.

Lorsque j’eus fini de lui parler de la Reine et de sa trahison, la Sorcière décédée conclut :

— La Reine et toi étiez donc amies.

— Amies ? Nous étions bien plus que cela.

Du moins, je l’avais cru.

Elle était celle qui m’avait fait comprendre le sens du mot espoir, qui m’avait donné à croire que ce Royaume pourri jusqu’à la moelle pouvait encore être sauvé. Je me souvenais de ses lèvres tendres sur mon cou toutes les fois où nous nous étions réfugiées à l’ombre des feuillages roses et mauves de la Bambouseraie des Mélancoliques. Je me souvenais de chaque instant que j’avais passé à ses côtés, depuis notre première rencontre sur les Falaises des Naufragé·e·s, au moment où elle avait croisé mon regard avant de se détourner lorsque son propre Conseil me condamnait.

Elle n’avait pas le droit. Elle ne pouvait pas me trahir sans espérer en subir les conséquences.

— Nous devions nous enfuir ensemble… Quitter ce monde gangrené par les mensonges et partir là où elle ne serait plus prisonnière de son rôle de Reine ! Nous aurions pu avoir des noms, choisir notre destin. C’est elle qui est venue me chercher, elle qui a proposé ce plan. Elle a fait son choix de laisser les Druides, les Fées, les Gobelins et les Géants régir le protocole du Royaume. Je lui ai proposé de renverser le système. Pour elle, pour moi. Elle a faibli sous ce défi, cette lourde quête de justice et d'égalité. Elle n’a pas assumé devant les autres Conseiller·e·s et m’a envoyée ici. Une duperie qu'elle regrettera.

Le souvenir de sa trahison était plus douloureux que les entraves qui lacéraient ma chair, plus douloureux que le froid de cette cellule mal isolée qui s’engouffrait dans mes veines. Même la pensée de ma propre mort, si tant est que ce fût le sort qui m’était réservé, faisait moins mal.

Les Rois mentent.

Les Reines aussi.

Je n’aurais jamais dû l’oublier.

Les CONTRIBUTEUR·ICE·S :

  • Ioana Dragus : Écriture, Correction, Organisation

  • Lucas Hermes : Écriture, Correction, Organisation

  • Plume : Écriture, Correction, Organisation

  • Lyra C. Candela : Écriture, Correction, Organisation

  • Eskiss : Écriture, Correction, Organisation

  • Rykki : Écriture, Correction

  • Enora Forestier : Écriture, Correction

  • Éloïse Rocher alias Chaudron : Écriture, Organisation

  • ​Evelyne_7 : Écriture, Organisation

  • Olga : Écriture

  • Alicecasa : Correction

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