Dans la forêt d’Edana
Texte écrit par l'équipe des druides dans le cadre de l'épreuve de tournoi d'Il était mille fois.
Il était une fois… ou peut-être deuzoutrois…
Non, mieux :
Il était mille fois, dans un merveillifique Royaume, une Reine née sourde…
C’est bien ma veine, ça… Notre royaume est à la pointe de l’innovation côté télécommunications – voyapigeons, cristaboules et même signaux de fumée ! – mais, non, c’est à moi de me déplacer pour aller quérir les conseillers de notre chère Reine…
J’ai horreur de la forêt ! J’ai toujours vécu à la capitale et je me suis débrouillé pour travailler au château, c’est pas pour rien ! Je suis ambassadeur, moi ! Enfin… C’est toujours moins pire que lorsque je suis allé chez les Géants et les Gobelins… Brrr… J’en frémis encore rien qu’à cette idée !
Bon, je suis où, là ? On m’avait dit clairement, distinctement même, qu’il fallait tourner à droite… À patauger dans la boue, je vais être obligé de jeter mes nouveaux souliers : si c’est pas malheureux… !
Ah ! Ça a l’air d’être le pub dont on m’a parlé. Comment m’a-t-on dit déjà ? Creusé dans le tronc d’un vieux chêne. Oui, c’est bien ça. Un peu miteux, non ? Pas persuadé qu’il soit très sûr, ce trou à radégoût. Il ressemble plutôt à un coupe-gorge. Mais bon, avec un peu de chance, quelqu’un saura me dire où trouver cette Dana. Et puis je vais pouvoir me reposer un peu, c’est pas plus mal.
Le Druids Oak
Je passe le seuil et découvre un lieu animé et joyeux. Toujours insouciants ces Druides, à ne jamais se préoccuper de ce qui se passe hors de leurs forêts !
Un concert s’apprête à commencer, d’un groupe obscur, Xemaa. Tu parles d’un nom de groupe… La Gui coule à flots à ce que je vois… Bien, bien… Par-fait… Ça va être pratique pour les interroger, ces soûlards… Je manque de me faire renverser par un moustachat qui course une sourizette, mais on est où, là, enfin ?! Je vais faire fermer ce bouge pour manquement à l’hygiène, c’est moi qui vous le dis !
J’avise un homme derrière le comptoir, nettoyant négligemment quelques verres avec un vieux chiffon. Finalement, je vais m’abstenir de commander un rafraîchissement…
— Mon braaaave ! Que voilà un bien bel accueil dans votre troquet ! Pourriez-vous me dire où trouver une druidesse dénommée Dana ? Je dois m’entretenir avec elle d’une affaire des plus urgentes.
— V’vlez parler d’Edana ? Tabl’du fond…
— Oh c’est vrai ? Merci bien, mon braaaave !
La dame semble avoir entendu notre conversation puisqu’elle tourne la tête vers moi. De dame, elle n’a que le nom… C’est une pelure qu’elle porte plutôt qu’une cape… Je suis horrifié… ! J’espère qu’elle ne me touchera pas, avec ses mains sales… Allez courage, Jean-Eudes, c’est bientôt fini !
Je sors alors trompette et parchemin, me racle la gorge pour me donner une contenance. Et je me lance dans cette mascarade :
Tutulututuuu !!!
— Oyez ! Oyez ! Dame Edana !
« Moi ? pense Edana,
Mais pourquoi ?
Vous êtes attendue de ce pas
Alors là, c’est bien ma veine !
Au château, notre chère Reine
A besoin de vous parler
Ça me fait doucement rigoler…
De ses soucis et de ses peines…
Mais pourquoi cette envie soudaine ?
Elle rassemble des conseillers
Et c’est à moi qu’elle a pensé ?
Pour venir l’aider
À mieux gérer la contrée.
Je n’ai pourtant aucun savoir-faire
En habileté diplomatique, en vérité !
Il faut éviter la guerre
Venant des mers et des terres…
Et encore moins, je vous promets,
de désir politique, d’envie de carrière !
Les perfides Sirènes
S’en prennent à notre souveraine !
C’est vrai que leurs méchantes rengaines
Me mettent mal-à-l’aise et me gênent…
Quant aux viles Sorcières
Elles ne m’inspirent guère...
Sûr, elles ont l’âme guerrière
Et sont mauvaises conseillères…
À cause de sa différence
Mais quelle importance ?
La Reine n’a déjà pas de chance…
Et de sa soi-disant incompétence…
Ah oui ? Et qu’est-ce qu’ils redoutent ?
Les peuples du Royaume doutent,
Ils ont besoin de vous coûte-que-coûte !
Malgré tout, elle reste à l’écoute…
Dame Edana, vous représenterez
Les Druides à ses côtés.
Ai-je le droit de refuser ?
Je n’ai pas envie de quitter ma forêt…
La Reine est assez renfermée,
Et dans sa tour enfermée…
Elle nécessite votre soutien
Et c’est moi qu’on vient chercher
Pour cet inopportun coup de main ?
Afin de ne pas s’effondrer
Et contrer tous les vilains !
Pourquoi moi, hein ? »
Je finis ma chope d’une traite. Ce délicieux breuvage me revigore, me donne une once de courage et fait taire mes nombreuses interrogations.
— Je suis prête !
La détermination dans ma voix me surprend moi-même. J'attrape mon chaperon et salue mes amis du Druids Oak. Je suis les pas maladroits de l'ambassadeur. Il me fait bien rigoler avec ses souliers ! Le cœur battant, je me demande quand est-ce que je reverrai ma belle forêt…
La quitter n'est pas une mince affaire, il faut avouer que ses sentiers ne sont pas souvent empruntés. Et même les routes que l'on récupère à sa lisière ne sont que des chemins de terre et de poussière. Peu à peu, ils font place à de belles allées pavées, droites et plates. La circulation se densifie. Au loin, un immense feu rouge semble bloquer l'artère. Pas le moment de faire brûler du bois ! C'est jamais le moment, en même temps. Je comprends ensuite que c'est une pratique instituée qui permettrait de fluidifier les va-et-vient des passants et des cavaliers, par un système de fumées, un signaloflamme qu'ils appellent ça.
Enfin ! J’aperçois une gigantesque porte se dresser devant nous : c’est celle du château ! À mes côtés, l’ambassadeur sifflote distraitement.
Une Géante sort d’un pas lourd. Ce qu’elle est immense ! Je n’avais jamais vu quelqu’un d’une telle taille auparavant ! Je passe près d’elle afin d’entrer à mon tour.
Soudain, la Géante m’attaque. D’un geste sec, elle lance une masse noire qui fonce sur moi et me percute.
— Aaaaargh !!! Au secours !!! crié-je.
Paniquée, je recule en désespoir de cause, puis trébuche et tombe au sol, effrayée par cette attaque aussi soudaine qu’inattendue. Qu’est-ce qui vient de se passer ?
— Oh pardon ! Rien de cassé ?
Je lève la tête et dévisage ma nouvelle ennemie dans une expression horrifiée. Est-ce qu’elle veut se battre ?
— Il y avait un oiseau, ajoute-t-elle calmement.
Mes yeux se posent sur la petite boule de plume sombre tombée à mes pieds. Un corbuse visiblement étourdi gît à terre. Sans attendre, je me précipite pour vérifier s’il va bien. Le volatile reprend ses esprits doucement. Je sens la colère monter en moi. Quelle créature pourrait être assez cruelle pour blesser volontairement cet adorable oiseau ?
— Que vous a fait ce pauvre corbuse pour mériter d’être assommé ainsi ? Ça va, mon beau ?
— Je suis une femme.
— Pas vous, enfin ! Je parlais au corbuse. Pourquoi l’avez-vous malmené ? Êtes-vous allergique aux plumes ? Ornithophobe ? Détestez-vous tant les oiseaux ? La faune tout entière ? La flore aussi, pendant qu’on y est ? L’intégralité des êtres vivants ? Entretenez- vous une haine profonde envers la Nature, notre Mère Bien-aimée ?!
— Non.
Un silence s’installe. Elle va développer son propos, forcément. Ce n’est qu’une question de secondes maintenant, c’est certain… Pourtant, elle me regarde fixement, sans rien ajouter. Elle a avalé un hérissoursin ou quoi ?!
— Pourquoi alors ?!
— C’était un geste involontaire.
Je me relève, l’oiseau dans les bras. Nous nous jaugeons mutuellement, dans une incompréhension qui semble partagée.
L’ambassadeur se racle la gorge un peu trop fort, me rappelant à l’ordre.
— Ah oui… Je n’ai pas le temps d’essayer de comprendre quelle mouche vous a piqué, je
suis attendue au château. Au revoir, madame… ?
— Conseillère.
Et voilà maintenant qu’elle veut qu’on la titre correctement !
— Oh excusez-moi, est-ce que Mâdame la conseillère a un prénom ?
— Conseillère.
Ce n’est pas possible, elle le fait exprès…
— Soit. Eh bien moi, Edana, vous souhaite malgré tout une bonne journée.
— Bonne journée.
Je repars d’un pas vif, agacée par cette étrange rencontre, au point que l’ambassadeur peine à me rattraper. Les Géants sont des êtres si froids ! Et qu’ils sont condescendants ! Être conseillère de la Reine, c’est prestigieux, j’en conviens. Mais il n’y a pas de quoi faire autant de manières… Tant pis, je ne saurai jamais son nom. Je comprends mieux les tensions entre les peuples auxquelles faisait référence la gazette…
J’essaie de chasser ces pensées. Espérons que l’entrevue avec la Reine ne prendra pas trop de temps, que je puisse vite retrouver ma belle forêt.
J’observe l’oiseau dans mes bras. Bien que sonné, le malheureux ne paraît pas si mal en point. Déjà, il étend ses ailes puis s’envole, partant dans le lointain. On dirait que lui aussi est pressé de rentrer chez lui.
En remontant la grande Allée Dégendeloin qui mène au château, l’ambassadeur m'apprend que celui-ci a été construit dans un temps "ancien", en pierres d'éternitemps, la pierre la plus solide qui existe. En effet, il ne faut pas moins d’un siècle pour tailler un seul bloc de cette pierre-là. Sa tour la plus basse mesure au moins deux fois la taille du plus grand arbre de ma forêt. Je n'ose même pas imaginer les millénaires qu'il avait fallu pour construire un ouvrage de cette hauteur !
Je suis impressionnée par l’extravagigantisme de ce palais !
L’ambassadeur me conduit ensuite jusqu’à la salle du trône. Je ne me sens pas du tout à ma place ici… Ma tête tourne et mon cœur est oppressé par cette abondance de velours, de miroirs et d’ors ! Ma douce forêt et ma sauvage liberté me manquent tant…
Nous nous approchons solennellement de la Reine, majesomptueuse.
Grâce à mes rudiments de LSR – lointains souvenirs d’une amitié perdue –, je balbutie de mes mains, un sommaire « Enchantée, votre Altesse ! » Mais je vois le visage de l’ambassadeur complètement blanchir, puis subitement rougir… Me serais-je trompée ?
Je me tourne timidement vers notre Reine. Icelle se met alors à souririre ! Elle a beau être sourde, son riréclat lumineux ricoche dans la vaste pièce et détend instantanément l’atmosphère.
L’ambassadeur, qui semblait ne plus du tout respirer depuis au moins trois minutes, reprend son souffle, soulagé…
Les mains de la Reine dansent comme des papillules. L’ambassadeur se tourne alors vers moi :
— Qu’aviez-vous souhaité dire à sa Majesté, Dame Edana ? Vous avez signé : « Salut-à-toi, vieux cornichameau moisi ! »
C’est à mon tour de blanchir, puis de rougir comme une tromûretomate !
Mais la Reine s’esclaffemarre de plus en plus ! Ses doujoyeux rires scintillants semblent éveiller dans ma mémoire de furtifheureux souvenirs… Je me sens soudainement apaisée devant elle… C’est étrange…
Comme si nous étions déjà prochamies…
C’est à ce moment-là que j’aperçois, accroché au mur, dans un magnifique cadre doré, un dessin.
Un dessin d’enfant.
Un dessin que j’ai réalisé enfant.
Pour mon ancienne amie Luna…
Tout-à-coup, c’est la révélation :
Luna, c’était la Princesse ???
Notre future Reine ???
Dans ma tête, tout revient, tout un pan de ma vie que j’ai tenté d’effacer par tristesse, furcolère, et dépiception…


Comme dans un rêve, je revois ma chère forêt, plusieurs années en arrière, et une toute-petite druidesse, lors d’une belle journée où la nature s’éveillait au printemps…
L'aube se levait, éclairant la contrée de ses couleurs pastel. L'odeur des fleurs et le chant des mésanges ajoutaient de la douceur au ciel. Edana se préparait pour la cueillette druidique. Les feuilles étaient bien plus savoureuses dès l'aurore.
— Dana, n'oublie pas : ne t'écarte jamais du sentier.
— Oui Maman, je sais ! Je ne suis plus une petite fille… Je suis grande !
La jeune druidesse enfila ses bottes fourrées, se couvrit de son chaperon vert liseré de doré et attrapa son panier en osier. Pressée de sautiller le long du sentier boisé, elle claqua la porte promptement.
— Tirladada, je cueille des fleurs pour ne plus avoir peur…
Du pissenlit et des orties : adieu les pipis au lit.
De la mélisse, quel délice !
Un peu de ci, de ça et de cela…
Tirladada, du cerfeuil, de la menthe et du thym pour mes tisanes médicinales, sans oublier, la sauge et la verveine, ça serait bien ma veine ! chantonnait Edana sur son chemin.
À l'ombre d'un grand chêne, elle fit une petite pause. Edana apercevait le château. Elle s’imaginait bien grotesque vêtue de somptueuses robes en soie, en velours ou en dentelle, ornées de perles et de pierres plus étincelantes les unes que les autres. Comment pourrait-elle cueillir ses feuilles si précieuses dans de pareils accoutrements ? Cette pensée la fit bien rigoler…
Personne ne savait ce qu'il se passait exactement à l'intérieur de la forteresse. Des murmures se chuchotaient d'oreille-à-oreille, au sujet de la future Reine. Elle serait née sourde…
Le royalcouple n'avait point eu d'autres enfants, elle deviendrait Reine comme la tradition l'exigeait. Sa mère s’en était allée quelques jours après l’avoir mise au monde. La sorcière Grisella l’avait maudite dès qu’elle avait appris sa future naissance. Quant au Roi, il se noyait dans ses breuvages impériaux pour éponger son chagrin.
Edana imaginait la Princesse de petite taille et grassouillette avec, bien entendu, les cheveux longs, très longs comme toutes les princesses des royaumes environnants.
Soudain, un éclair zébra le ciel, de gros nuages menaçants couvrirent sa tête. Edana chercha un endroit pour s'abriter de l'orage qui grondait au loin. Elle aperçut une maisonnette sur une petite colline entourée de lierre, se mit à courir sous les premières gouttes de pluie.
Arrivée devant la porte de la chaumière, elle toqua. Une demoiselle, pas bien plus vieille qu'elle, ouvrit son antre. Un feu dansait dans le foyer. Une délicate odeur de soupe de légumes se dégageait du chaudron suspendu à la crémaillère au-dessus des flammes.
Les deux fillettes se toisèrent de longues minutes, seul le bois qui crépitait résonnait dans la maisonnée. Edana se présenta la première. Son large sourire se transforma rapidement en une gêne nullement dissimulable, devant cette inconnue, aux mèches blondes, restée mutique. En revanche, elle mit sa main à son oreille et signa « non » en agitant son index de gauche-à-droite.
La Princesse ne prit même pas en compte la possibilité que la petite fille en face d’elle ne connût pas la langue des signes. Au château, tout le monde la pratiquait. Elle songea que ce n’était probablement pas le cas du reste du Royaume seulement lorsque, d’une main maladroite et le visage fier, l’inconnue esquissa :
« Ensentier ! Tu es quoi nom ? »
Ce à quoi la jeune fille ne sut quoi répondre. Elle resta quelques instants sans réagir, tandis que l’impatience se dessinait aisément dans les yeux étincelants de son interlocutrice. Une sensation oubliée secoua alors doucement ses épaules, une sensation qui mettait du soleil dans son cœur et chassait ses soucis au loin. Un dourire enfantin.
La Princesse avait presque oublié cette joie qui pétillait jusqu’au bout de ses doigts. L’atmosphère du château, ces derniers temps, avait été si… oppressante. Des devoirs, des devoirs et encore des devoirs, des obligations princières à tenir, une éducation à parfaire pour, un jour, diriger le Royaume. Une pression qui pesait sur les fragiles épaules de l’unique héritière suscitait d’autant plus l’inquiétude qu’elle avait eu le malheur de naître sourde. Le Roi, son père, s’entêtait à la tenir enfermée dans une cage dorée, craignant plus que tout de la perdre comme il avait perdu sa femme.
Elle ne pouvait entendre les conversations des domestiques, mais pouvait lire sur les mouvements de leurs lèvres. Ainsi, les airs graves sur leurs visages se métamorphosaient en sourires hypocrites sitôt qu’ils se rendaient compte que ses regards étaient tournés vers eux. Dans ce royalchâteau, symbole de la prospérité d’Il était mille fois, où des centaines de personnes s’activaient comme dans une gigantesque machinerie, la princesse se sentait désespérément seule.
Alors elle avait fui. Personne ne pouvait comprendre son cœur où la détresse était enfouie sous la nécessité de se montrer parfaite. Elle, qui avait toujours grandi sans se plaindre, désirait maintenant la liberté qu’elle n’apercevait qu’au-delà des murailles, vers les arbres roses et mauves qu’elle admirait depuis la fenêtre de sa chambre. Elle avait profité du rideau de ténèbres et de sommeil qu’offrait la plus profonde des nuits et, après s’être assurée que la ronde des gardes ne pourrait la voir…
… elle avait passé la tête par le créneau…
… et était tombée du mur.
Elle ne cesserait probablement jamais de bénir la charrette de foin qui avait amorti sa chute. Une excitation nouvelle s’était déversée dans ses jambes, la poussant toujours plus loin sur les pavés, laissant le rose colorer ses joues alors qu’elle arrivait, à bout de souffle, à l’orée de la forêt. Les feuilles colorées, dansant sous la lumière de la lune, avaient été sa plus belle récompense. Même la pluie qui, une fois le jour levé, l’avait surprise, avait été une agréable averse.
« L-U-N-A », signa-t-elle une fois son fou-rire passé.
« E-D-A-N-A, répondit la jeune fille. C’est la primevère roi que tu viens dans la forêt ? »
Luna avait timidement hoché la tête.
« Il faut que je te ronce le ruisseau ! Champimignons ! Soyons amies ! »
Si le soleil ne se laissait pas apercevoir dans le ciel, c’était probablement parce qu’il avait élu domicile sur le visage de la Princesse.
« Oui ! »
Les saisons déroulaient leur fil,
des nuances fraîches ou mordorées coloraient la forêt,
et une bellamitié se tissait.
Edana sursauta en sentant une tape sur le dos. Elle pensait être tranquille dans son repaire au milieu de la forêt. Personne ne connaissait sa cachette, sauf…
— Oh, mais c’est toi ! Tu m’as fait peur ! Tu aurais dû faire du bruit en entrant. Je suis si contente que tu sois là !
Les deux fillettes se prirent dans les bras. Luna ne prévenait jamais quand elle venait. Mais Edana était toujours heureuse de la retrouver. Ensemble, elles s’amusaient tellement ! Même si Luna avait parfois du mal à suivre ce que lui racontait son amie. Il faut dire que Dana oubliait souvent qu’elle était sourde et parlait toujours beaucouptropvite pour lire sur ses lèvres. Heureusement, elles avaient l’habitude de passer du temps ensemble et elles arrivaient à se comprendre. Dana recommençait souvent ses explications en langue des signes quand elle voyait l'incompréhension de son amie.
Luna lança un œil vers le chaudron et un regard interrogatif à son amie. Elle se demandait ce qu’elle était en train de manigancer !
— Tu te souviens, la dernière fois ? Quand on a essayé de transformer la petite campraigne trouvée pendant notre cueillette de fleurs des champs ? Elle n’est pas devenue le magnifique laperlimpimpin qu’on espérait, mais un gros vilain ratignol !
Luna s’empressa de répondre en signant :
« Comment veux-tu que j’oublie ça ? C’était absolument atroce ! »
— Je ne te le fais pas dire… Enfin bref ! J’ai travaillé pendant des jours à l’élaboration d’une nouvelle potion ! Et je crois que je tiens le bon bout…
« T’es sûre ? Ça sent pas très bon dans ton chaudron… Ton breuvage ressemble plutôt à la potion que tu avais essayé de me faire avaler une fois ! Tu te souviens ? Tu voulais qu’on apprenne à voler comme les papillules ! Et tu ne voulais pas tester la première ! »
— Oui, c’est vrai. D’ailleurs, elle n’avait pas fonctionné non plus… Il faudrait que je me repenche sur le sujet, à l’occasion ! Mais, pour celle-ci, je suis sûre de moi ! Il ne manque plus qu’à mélanger trois fois dans le sens inverse de la Terre, qui tourne autour du soleil, un soir de pleine lune et ça devrait être terminé ! Ensuite, il nous faudra un cobaye !
Les deux fillettes se regardèrent d’un air complice, prêtes à partir une fois de plus à l’aventure !
Oui, je crois que c’est lors de notre première rencontre, lorsque nous avions eu notre premier fou-rire, que j’avais compris que Luna et moi serions les meilleures amies que ce royaume ait connu. Enfin, c’était ce que je pensais…
La première fois que je l’avais entendue rire, j’avais d’abord trouvé ce son étrange, comme étouffé. Il ne ressemblait en rien aux rires que je connaissais. La surprise passée, j’avais ri à mon tour, à gorge déployée. Le bruit était si fort qu’il avait fait fuir les farfadets alentours, qui glissaient à chaque pas et tombaient dans la boue.
L’aventure avait débuté par une promenade dans la Forêt des Druides, lors de laquelle j’avais montré à mon amie les herbes à mélanger pour obtenir une potion de métamorphose.
Soudain, une petite créature grise à l’air triste s’était approchée de nous, curieuse.
— Oh, regarde Luna ! C’est un bébé renarlarme !
Elle m’avait regardée, étonnée.
— T’en as jamais vu avant ? C’est étrange, tout le monde les connaît par ici… Mais ils vivent dans le Bois des Regrets, c’est peut-être pour ça. Que fait-il si loin de sa tanière ?
« Il a peut-être faim ? » avait tenté Luna.
Nous avions alors essayé de nous approcher du mammifère, mais une version géante de l’animal était sortie de l’ombre, l’air menaçant.
« Je crois qu’on a énervé Maman… »
Nous avions alors fui, courant aussi loin que nos poumons pouvaient nous le permettre. Nous avions fini notre course dans la vase, le souffle court. Puis Luna avait déclenché une bataille de boue. Nous en étions recouvertes de la tête aux pieds. Luna en avait jusque dans le nez, provoquant chez moi un fou-rire qui avait duré au moins douze minutes.
Oui, ce moment était gravé dans ma mémoire.
Jusqu’au jour où tout avait basculé.
Les Anciens m’avaient confié la tâche de créer une potion de guérison afin de soigner un animal de la Forêt des Délices, un oursenchocolat blessé.
Cette épreuve était, pour nous Druides, des plus importantes. Elle permettait de montrer à notre tribu, mais aussi à la Nature elle-même, que le candidat qui la passait était digne de devenir un vrai Druide, et que l’ensemble du Monde vivant pouvait lui faire confiance.
Personne n’avait jamais échoué.
J’avais attendu ce moment dans un mélange d’impatience, d’excitation mais aussi d’appréhension. J’avais hâte de leur montrer ce dont j’étais capable. J’avais été cueillir une pomme qu’il me fallait tremper dans la potion que j’allais créer. L’oursenchocolat n’aurait ensuite plus qu’à l’ingérer pour être guéri. Luna avait proposé de m’aider.
À cette époque, j’avais commencé à apprendre comment signer. C’est de cette manière que je l’avais chargée de récolter quelques herbes et avais ajouté :
« Surtout, ne les fais pas chauffer ! »
Elle était revenue avec les herbes auxquelles j’avais ajouté les miennes. J’avais enrobé la pomme de la texture végétale rougeâtre et l’avais donnée à l’animal. La pauvre bête n’avait non seulement pas guéri, mais était en plus tombée dans un sommeil profond dont nous n’avions jamais pu la sortir.
Personne n’avait rien dit mais je voyais les regards sur moi. Ils étaient tous terriblement déçus. La honte, la colère et la tristesse m’avaient toutes envahie en une fraction de seconde.
— Qu’est-ce qui s’est passé, Luna ?! Qu’est-ce que t’as fait ?!
Elle m’avait regardée, à la fois apeurée et déconcertée.
« Mais… J’ai fait ce que tu m’as demandé… »
— Apparemment non ! La potion n’a pas fonctionné, elle a même empiré la situation ! Ils n’auront jamais confiance en moi, à présent !
« Je suis désolée, Edana, je te jure que… »
— À cause de toi, jamais je ne serai une vraie druidesse !
« Parle moins vite s’il-te-plaît, je n’arrive pas à lire sur tes lèvres ! »
Ses sourcils s’étaient froncés lorsqu’elle ajouta :
« C’est pas juste, c’est toi qui t’es trompée dans ton mélange ! J’ai fait exactement ce que tu m’as demandé ! Je voulais simplement t’aider, moi. »
— Eh bien t’aurais dû t’abstenir ! Tout est de ta faute ! Je veux plus jamais te voir ! Je te déteste !!!
Les larmes avaient perlé au coin de ses yeux tandis que son regard sur moi avait changé. Il semblait comme le mien : plein d’amertume.
« Si c’est ce que tu veux. Adieu, alors. »
Elle était partie sans se retourner.
Ce fut la dernière fois que je vis Luna.
Une fourmécureuil à la belle queue panachée sautilla devant moi. Il frôla ma jambe, mine de rien, son air espiègle me la rappelait…
Je jouai à cache-cache, la cherchant derrière les bosquets. Je grimpai sur notre arbre fétiche, celui où la chouetthulule aime faire son nid. Je ressassai nos fou-rires, nos éclats de rires et nos grimaceries.
Rapidement, je sentis mon visage se fermer, mes traits se durcir, mon cœur se noircir.
Je ne pouvais pas oublier !
Non ! Ça, je ne l’aurais jamais pu !
Ma colère était toujours vive, chaude. Elle nouait mon estomac, écrasait mes poumons, s'infiltrait dans ma gorge, et m’aurait fait cracher du feu si j’avais pu me transformer en paradragon… Je lui aurais soufflé mes flammes dessus pour lui rendre coup pour coup les blessures de mon âme. J'avais laissé couler toutes les larmes de mon corps encore et encore jusqu'à ce qu'il ne me reste que ma haine, invisible mais certaine.
Je devais la chasser de mes pensées !
Qu'elle aille au diable, bon débarras
J’étais attendue au Cercle. La jeune Enid passait son rite de métamorphose aujourd’hui. Je sentais déjà les regards se poser sur moi, tranchants comme des lames de rasoir. Je demeurais la seule druidesse à avoir échoué lors de mon premier essai.
Après toutes ces années, on me le reprochait encore…
Pas directement, non, mais je devinais les messes-basses des anciens…
Ils trouvaient scandaleux que j’aie été autorisée à repasser l’épreuve, elles auraient préféré me voir exilée.
Tout ça à cause d’elle…
Elle était ma meilleure amie, pourquoi avait-elle tout gâché ?
J’avais tout essayé pour la faire disparaître de ma mémoire, mais même les potions d’oubli s’étaient avérées inefficaces.
Je revoyais encore, chaque nuit, en rêve, le renarlarme que nous avions fini par apprivoiser, ou encore le camélélion qui gardait l’entrée de notre repaire…
Je lui avais confié tous mes secrets, toutes mes peurs, toutes mes envies, mais d’elle, je ne savais rien…
J’aurais dû me douter que quelque chose clochait, je n’avais même pas pensé à convoquer les présages.
Cette rencontre n’était pas une bénédiction mais une malédiction.
Je m’étais promis de ne plus jamais me faire avoir !
J’entrai dans la clairière du Cercle. Arduinna fit un geste pour que je vienne m'asseoir à côté d’elle. Elle avait pitié de moi…
Je préférais rester seule.
Au moins, si je ne laissais plus personne m’approcher, je ne pourrais plus être blessée.
Voilà ma nouvelle philosophie depuis que Luna m’avait trahie. Les autres druides ne comprenaient pas, mais comment auraient-ils pu ? Il n’y a qu’elle qui avait, un jour, percé le mystère de ma personne… avant de fendre mon cœur en milliers de morceaux.
La cérémonie allait commencer…
De quoi me donner quelques minutes de répit face à ces pensées obsessionnelles.
Et toi, Luna, pensais-tu à moi, parfois ?


C’est ELLE, ma chère Luna :
Elle est là, enfin, devant moi…
je reconnais son merveilleux sourire…
Comment va-t-elle réagir ?
Ses gestes enthousiastes et émus,
Ses mots-signés-tordus,
papillonnants et volubiles…
sont toujours aussi incompréhensibles…
Je signe maladroitement,
Et elle le fait en même temps :
« Je suis désolée
Je ne m’attendais pas
À ce que l’on se soit disputées
Autant pour cela ! »
Elle me sourit et, des mains, m’écrit :
« Merci d’être revenue dans ma vie ! »
Cela fait des années
que je n'ai pas pleuré
de joie ou bien d'effroi…
On s'était quittées en froid…
Et la voir assise là
Me rappelle, dans les bois,
Lorsque l'on riait aux éclats !
Je ne peux qu’accepter
De renouer notre amitié
En devenant sa conseillère !
Et j'espère que cette nouvelle ère
Nous sera prospère !

Les CONTRIBUTEUR·ICE·S :
-
Marianne Santacroce : Écriture, Correction, Organisation
-
Virginie Étienne : Écriture, Correction, Organisation
-
Xemaa : Écriture, Correction, Organisation
-
Cloé : Écriture, Correction, Organisation
-
Ophélie Cockenpot : Écriture, Correction, Organisation
-
Thomas Kermaidic : Écriture, Correction, Organisation
-
Elissia : Écriture, Correction
-
Sarah : Écriture, Organisation
-
Souris : Écriture, Organisation
-
Axel : Écriture
