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Première rencontre

Texte écrit par l'équipe des gobelin·e·s dans le cadre de l'épreuve de tournoi d'Il était mille fois. 

— Avance, Ilse ! râle le vieux gobelin. Nous allons être en retard à l’entrevue avec la Reine.

— Et mes vieux os, Dagfinn ! Tu les oublies, mes vieux os !

— La Reine n’en a cure de tes vieux os, ma chère épouse. Elle nous attend ce soir. Même Frida, qui est une vieille ourse, avance plus vite que toi !

Dagfinn flatte le museau de l’animal qui émet un grognement satisfait. Ilse peste entre ses dents et observe les alentours. Les montagnes neigeuses du Kjolen les entourent. Les langues de glace avancent dans les cols. Les lacs sont gelés. Le soleil, haut dans le ciel, ne fournit pas de chaleur. Le vent frais souffle dans les cheveux roux d’Ilse.

— J’ai besoin d’une pause, décide-t-elle. Il faut que je mange quelques cailloux pour fortifier mes os.

— Encore ? bougonne son époux.

Ils font halte au pied d’une montagne, lovés contre la paroi blanche pour éviter le vent. Ilse ramasse des pierres et les croque avec entrain.

— T’en veux ? demande-t-elle.

Dagfinn lève la main pour décliner la proposition. Son épouse, une vieille gobeline au teint vert autrefois délicat, lui jette un regard sombre.

— Je sais, dit-elle. Je me dépêche ! Tu as réfléchi à ce que tu allais dire à la Reine ?

Dagfinn passe une main rêveuse dans la fourrure chaude de Frida.

— La communauté des gobelins m’a désigné car je suis un sage. Le but est de rester à la cour et préparer l’opinion à notre victoire.

— Tu m’en diras pas plus, hein ?

— En tant que völva, tu pourrais le deviner !

— Justement, je suis une völva, pas madame Irma. Monsieur le Conseiller me fait des cachotteries et je n’aime pas ça !

Dagfinn hausse les épaules et monte sur le dos de Frida.

— Repartons !

Ilse le rejoint et ils se remettent en route.

— Là, derrière le col de Ragnar, la Capitale… explique Dagfinn.

— C’est pas trop tôt… J’ai le dos en compote et puis…

Un cri aigu l’interrompt. Un grand aigle noir tournoie autour d’eux. Vol nerveux et saccadé. Ilse frissonne.

— Un présage… murmure-t-elle.

— Que t’a dit notre ami l’aigle ?

— Quelqu’un va nous trahir… C’est écrit dans le ciel.

— Nous trahir ? Mais qui ? Les fées sont nos alliées, les druides sont irréprochables, les géants n’ont même pas de mot dans leur langue pour un tel acte et…

— L’aigle ne ment jamais !

Le silence les enveloppe. Frida continue sa route, bravant la neige et le froid. Ilse se frotte les mains et contemple ses doigts : elle les a coupés avant de venir, tout comme le bout de son nez. Ils repoussent sans arrêt comme la barbe de son mari. Elle a passé sa plus belle robe et enfilé ses bijoux protecteurs. Pour la Reine, elle s’est apprêtée.

Frida traverse la vallée. L’ourse a la patte sûre sur la roche et la glace. Bientôt, la pente se fait plus abrupte. Ilse et Dagfinn descendent du dos de l’animal. Les pierres, traîtresses, roulent sous les semelles. L’ascension est rude. À bout de souffle, Ilse sort de sa besace quelques feuilles de ronce et les mâche longuement.

— T’en veux ? propose-t-elle.

Dagfinn l’imite et ils reprennent leur route, les poumons dégagés par l’herbe ingérée.

Bientôt, une vue magnifique se dévoile à eux du haut du col : la vallée fertile s’étend sous leurs pieds. Au centre, la Capitale, cernée de forêts. La tour de son château domine les bâtiments et les remparts de pierre grise.

— Alors, c’est ça, la Capitale ? lance Ilse. Ça vaut pas tout ce qu’on m’a raconté !

Dagfinn se contente de descendre doucement la pente qui mène à la ville. Ilse fait la moue et le suit.

La ville lui fait presque peur. Pas naturel, ces maisons en pierres taillées. Les esprits emprisonnés entre quatre murs doivent vite s’échauffer. Rien de mieux qu’une caverne pour laisser circuler les spectres et les pensées.

— Ils ont des cailloux en ville ? questionne Ilse, une pointe d’inquiétude dans la voix.

— Ne t’inquiète pas, ma douce. La Reine nous fournira tout ce dont nous avons besoin, une fois sur place.

Quand ils atteignent enfin le pied de la montagne, le soleil est bas sur l’horizon. Des teintes mauves et orange parent le ciel et les premières étoiles font leur apparition. Au loin, une chouette hulule.

— Encore un présage ! chuchote Ilse.

Les traits de Dagfinn se figent.

— Que dit la chouette ?

— Si la chouette chante avant la nuit, cela annonce une défaite.

Dagfinn serre les poings. Sa mâchoire se crispe. Frida, qui a senti l’inquiétude de son maître, gronde. Il lui tapote le cou d’une main rassurante.

— Les gobelins resteront fiers dans n’importe quelles circonstances. Je dois convaincre la Reine ce soir.

Un sentier à travers champs accueille leurs pas. Ilse frémit. Les humains ont une tendance étrange à vouloir domestiquer la Nature. Ils cultivent les plantes, élèvent les animaux et travaillent plus que leurs ancêtres chasseurs-cueilleurs.

Les portes de la ville se dressent enfin devant eux. Deux immenses portes en bois doublées d’une herse encore levée.

 

À peine le couple a-t-il pénétré dans l’enceinte qu’une gobeline se précipite vers eux, visiblement très excitée. Un petit gobelin la suit en sautillant.

— Dagfinn, mon frère, je suis ravie de te retrouver enfin. C’est donc toi, le fameux Conseiller que notre Reine attend ?

Dagfinn acquiesce en grommelant.

— Moi-même. Qui se cache derrière tes jambes, Iria, je ne crois pas avoir déjà vu ce petit monstre ?

— Je te présente Hakon, ton neveu. Pourriez-vous le garder quelques minutes ? Je dois me rendre chez le couturier pour faire ajuster ma tenue de gala.

Sans attendre la réponse, Iria disparaît dans la foule qui se presse autour d’eux.

Ilse et Dagfinn se regardent, confus. Le petit grattouille le pelage dense de Frida, provoquant des frémissements de contentement chez l’ourse.

— Eh bien, ta sœur ne changera visiblement jamais, toujours aussi frivole, remarque Ilse. La ville semble en pleins préparatifs pour la fête en l’honneur de la venue des conseillers, qu’allons-nous faire du petit ?

— Il nous accompagne ! Iria possède un odorat très développé, elle nous retrouvera sans peine. Avançons, la nuit approche.

 

Les couleurs chatoyantes du coucher de soleil se mêlent à celles des fleurs qui ornent les façades des maisons. Lys, jasmin, roses odorantes embaument l’air, recouvrant les effluves de nourriture qui s’échappent des échoppes. Le boulanger dispose avec application des pains encore fumants sur un étal, un marchand ambulant commence à faire griller des marrons sur des braises incandescentes. Chacun s’affaire pour que la fête soit inoubliable.

Un géant se presse, portant à bout de bras une gigantesque table destinée à l’estrade colossale qui trône au milieu de la grand-place. Les gobelins, fascinés par le spectacle, peinent à en détacher le regard.

Dagfinn secoue la tête pour se sortir de sa torpeur.

— Allons-y, Ilse, le temps joue contre nous.

— Et les cailloux n’ont pas apaisé ma faim, souhaitons que la Reine pourvoie à nos besoins, comme tu le penses. Hakon, suis-nous !

Baissant les yeux à la recherche du rejeton d’Iria, Dagfinn constate avec stupeur que le petit a disparu.

Sur le qui-vive, le gobelin dégaine prestement sa hache, tourne sur lui-même, attentif au moindre détail. La tension qui vient de le gagner détonne au milieu des chants qui s’élèvent d’un groupe attablé devant la taverne. Les voix puissantes résonnent contre les murs de pierre.

Les larmes montent aux yeux d’Ilse, dont l’épuisement croît à chaque seconde.

— Tu vois, je t’avais bien dit. Le mauvais présage ! Ces satanées sorcières l’auraient-elles enlevé pour nous faire perdre du temps ?

Tout en scrutant les environs, le gobelin secoue la tête.

— Il faut s’attendre à tout de la part de ces sournoises. Elles cherchent à nous décrédibiliser, et maintenant…

Frida vient de s’élancer au milieu de la populace qui s’écarte pour laisser passer le mastodonte. Les gobelins la suivent en courant, contournant les vendeurs de philtres d’amour et les bonimenteurs en tous genres. Ils manquent de trébucher lorsque l’ourse stoppe net en lisière d’une vaste étendue d’eau cristalline qui se trouve au pied du château.

Laissant derrière eux le brouhaha, ils découvrent un espace scintillant dans lequel glissent des poissons dorés et argentés. Quelques dragons roses et verts ondoient dans le ciel sombre, s’élancent élégamment pour affleurer la surface de l’eau, y pêchent leur pitance, puis s’élèvent à nouveau avec une grâce incroyable.

Les hautes tours du château atteignent les rares nuages, semblant toucher les premières étoiles de cette nuit si particulière. Au centre du lac, des palefreniers, juchés en équilibre sur des troncs de séquoia, orchestrent un ballet particulier. Des sirènes et des poneys se meuvent au rythme des ordres de leurs maîtres. Comme hypnotisé par le spectacle, debout sur la berge, Hakon les observe avec attention.

Son sourire béat n’empêche pas Dagfinn de le réprimander.

— Par tous les esprits de nos ancêtres, petit, qu’est-ce qui t’a pris de nous fausser ainsi compagnie ?

— Il y a un spectacle d’aquaponey, mon oncle. Mère me conte tant d’histoires qui rapportent leur beauté et leur élégance, je rêvais d’en voir !

Le couple gobelin n’a pas le temps de se remettre de ses émotions qu’Iria déboule aussi vite qu’elle avait disparu. Prenant la main de son fils, elle plante son regard dans celui de son frère.

— Je suis ravie que vous ayez fait connaissance, ton neveu et toi, Dagfinn. 

Avec une rapidité déconcertante pour son gabarit, la gobeline s’évanouit dans la foule avec son rejeton.

— Eh bien, heureusement que tu ne fréquentes pas souvent ta famille, soupire Ilse. Ta sœur m’épuise ! Je ne suis même pas sûre qu’elle ait remarqué ma présence.

— Iria est dans la lune depuis sa naissance, je me demande souvent pourquoi elle n’est pas née fée.

Ilse rit doucement puis prend la main de son compagnon. Les étoiles parent à présent le château de la Reine d’éclats d’argent. Tous deux s’avancent vers l’entrée où deux cerbères montent la garde.

 

Quand ils arrivent sur la place du château, les gobelins ouvrent de grands yeux émerveillés.

Des torches et des bougies ont été disposées un peu partout autour de la table du banquet. Des acrobates et des troubadours en tenues multicolores assurent le spectacle. Les convives, tous plus apprêtés les uns que les autres, sont réunis autour des faisans, des sangliers, des cygnes, des poissons, des fruits de la Falaise des Naufragés et des légumes du Bassin des Métamorphoses. Des servantes et servants en tenue blanche, couleur de la Reine, disposent les victuailles et proposent du vin de la Forêt des Délices.

— Je suis sûre qu’il n’y a pas de cailloux ! râle Ilse.

Occupé à scruter les invités, Dagfinn hausse les épaules.

La Conseillère Géante est la première qu’il remarque. Raga, une immense femme blonde en robe de taffetas bleu, tient un sanglier entre deux doigts et le grignote du bout des dents. Elle se tient penchée pour écouter les confidences de la Conseillère Druide, Aloïs.

Élior, le Conseiller Fée, volette autour des luxueuses denrées. Sa combinaison violette étincelle autant que ses petites ailes dorées. Il saisit un grain de raisin entre ses bras et y croque à pleines dents.

La Reine se tient au bout de la table, élégante dans sa longue tunique blanche. La lueur des flambeaux fait briller sa couronne de mille feux. Mais l’inquiétude se lit sur son beau visage. Qu’est donc en train de lui dire Hope, la Conseillère Sorcière ? Cette dernière s’interrompt pour se tourner vers le gobelin. Repéré, Dagfinn détourne le regard.

— Approchons-nous, Ilse ! murmure-t-il. Je dois absolument parler à la Reine.

Les yeux d’Ilse restent fixés sur Hope.

— Tu sens quelque chose, ma douce ?

— Souviens-toi de l’aigle noir, Dagfinn…

— Je m’en souviendrai, Ilse. Je m’en souviendrai.

Ils s’avancent vers la table. Un groupe de jeunes druides passe en courant et riant, leur coupant la route.

— Des vauriens, ces druides ! peste Ilse. Incapables de tenir leur progéniture !

Dagfinn renifle un petit rire.

— Hakon est pareil. Et pourtant, il est destiné à être roi, un jour.

La vieille gobeline se renfrogne.

Près de la table, une odeur de viande grillée et de chou leur chatouille les narines. Le ventre de Dagfinn gronde. Il se fraie un chemin parmi les invités, enfournant au passage quelques denrées.

— Ben voilà ! bougonne Ilse. Pas de cailloux !

Elle se console avec une grappe de raisin qu’elle picore tout en s’imprégnant de l’ambiance. Les invités sourient mais leurs yeux restent sur le qui-vive. Elle peut presque palper les enjeux de ces rencontres.

Dagfinn pose une main sur son bras. Ilse comprend et reste avec Frida tandis que son mari s’éloigne vers la Reine, toujours en discussion avec Hope.

Il attendra le temps qu’il faut mais il aura son entretien. C’est vital.

 

À table, les langues se délient peu à peu. Mais la mine de Dagfinn reste sombre. Il se demande toujours comment aborder discrètement Sa Majesté. Assourdi par le cliquetis des couverts et le brouhaha ambiant, il sent et voit plutôt qu’il n’entend Ilse prendre les choses en main avec un sourire de connivence :

— Laisse-moi faire !

D’abord sceptique, Dagfinn rend vite les armes. Le temps presse, la mission se profile à l’horizon, impossible de laisser les valeureux gobelins partir à l’aventure sur les routes sans avoir tout tenté pour favoriser leur avancée.

 

Ilse s’éclipse pendant que son époux jauge les convives à la dérobée. Cette célébration que la Reine a tenu à organiser dans un bel esprit de paix et de camaraderie est surtout pour lui l’occasion d’en savoir plus sur les quatre autres conseillers les plus puissants du royaume.

 

Tout en picorant distraitement, Dagfinn s’aperçoit bientôt que la Reine a quitté sa place pour rejoindre Aloïs à l’autre bout de la table. Leurs mains s’agitent à toute vitesse, pas un son ne sort de leur bouche et pourtant, Dagfinn pourrait le jurer, l’heure est grave. De là où il est assis, il ne voit pas les mains de la plus âgée mais pâlit soudain lorsqu’il comprend la question posée par Sa Majesté. La Reine désigne son interlocutrice, touche son propre front puis opère un léger va-et-vient en écartant les mains devant elle, paumes ouvertes vers le haut. « Tu as des informations ? Tu sais quelque chose ? » La Conseillère Druide fait non de la tête. Ouf, Dagfinn peut respirer ! Aloïs est la seule qu’il a déjà eu le plaisir de rencontrer, il y a de cela quelques mois. Il était alors tombé d’accord avec elle : maintenue dans l’ignorance, la Reine ne risquerait pas d’opposer son veto à la mission. Heureusement, les druides ont la réputation de tenir leurs promesses, Aloïs vient encore de le prouver.

 

Tiens, revoilà Élior, le Conseiller Fée qui s’était évaporé après les hors d’œuvre… Il traîne avec peine ce qui ressemble à une grande boîte à chapeaux. Le Conseiller Gobelin le voit déposer son fardeau devant la Reine revenue à sa place. Après avoir signé le mot « cadeau » d’un mouvement de ses deux index, il pousse le couvercle de la boîte et l’ouvre. Les joues rosies par l’effort, il en sort une robe de taffetas fuchsia aux manches bouffantes, magnifiquement ouvragée, avec de nombreux détails brodés au fil d’or et une traîne ornée de paillettes. Les yeux de la Reine brillent de convoitise. Dagfinn s’interroge : qu’espère le Conseiller Fée en soudoyant Sa Majesté de la sorte ?

 

Mais il n’a pas le temps de pousser plus loin les investigations, Ilse revient s’asseoir. Son expression est grave.

— Ma mie, tu m’inquiètes. Qu’as-tu vu ?

Soudain, le sol frémit et des pas, comme autant de coups de tonnerre, se font entendre. C’est vrai que les géants sont partis depuis longtemps.

 

— Ilse, ce sont les géants, c’est ça ? Ils manigancent en secret…

— Oh non, mon cher époux, ce sont les créatures les plus gentilles qu’il m’ait été donné de rencontrer. Figure-toi que Raga voue une véritable passion aux équidés, alors il n’y a qu’un endroit où on peut actuellement la trouver…

— L’aquaponey !

— Exactement, elle est figée sur la berge avec une telle expression d’émerveillement sur le visage, je crois qu’elle retombe en enfance… Elle s’entendrait tellement bien avec Hakon !

 

Dagfinn sourit à la pensée de la boule d’énergie qu’est son neveu. La géante en verrait de toutes les couleurs, ça c’est sûr. Mais la bonne humeur d’Ilse est de courte durée. Le gobelin l’emmène s’asseoir un peu plus au calme.

 

— Je vois bien que quelque chose te tracasse. Dis-moi ce qui se passe. As-tu trouvé comment je pourrais aborder Sa Majesté ? Quand je vois la robe que lui a offerte le Conseiller Fée, je doute de pouvoir rivaliser et d’être d’un quelconque secours à nos aventuriers.

— À ta place, ce ne sont pas les fées que je craindrais le plus…

 

Ilse prend une grande inspiration avant de continuer.

— Après être restée un moment avec Raga, j’ai voulu visiter le château mais la faim qui me tenaillait m’a d’abord amenée aux cuisines. Quoique… J’aurais pu me sustenter en croquant un pilier, tu as vu leur épaisseur ? Mais je m’égare… En m’approchant d’un garde-manger, j’ai entendu une voix de femme. Je ne distinguais pas ses mots mais elle n’a cessé de marmonner, occupée à je ne sais quelle besogne. J’ai eu un pressentiment, alors je me suis cachée en attendant qu’elle termine. Et quelle n’a pas été ma surprise quand elle est sortie.

— Qui était-ce, Ilse ?

— Hope, la Conseillère Sorcière. Et le plus effrayant n’est pas le petit flacon qu’elle a emporté mais les mots qu’elle a prononcés : "Elle va voir ce qu’elle va voir, la sainte-nitouche ! Personne n’a jamais tancé aussi vertement Hope, la grande prêtresse des cinq covens. Bientôt, les habitants du royaume n’auront plus d’autre choix que de se prosterner devant leur nouvelle souveraine !"

— Tu penses à quoi, Ilse ? Un empoisonnement ?

— Peut-être. D’ailleurs, le chien de Sa Majesté est du même avis. Quand je suis entrée dans la cuisine après le départ de la sorcière, il est resté sur mes talons en faisant une tête bizarre. Il a reniflé la table sur laquelle Hope a préparé sa décoction, s’est couché et a fait le mort. J’ai d’abord cru qu’il avait reniflé ou avalé quelque chose, mais il relevait de temps en temps la tête pour voir si je comprenais. Je ne sais pas si cette mixture a le pouvoir de tuer mais ce qui est sûr c’est que la personne qui la boira passera un sale quart d’heure !

 

Dagfinn se retourne vers la tablée, pensif. Hors de question de laisser la Reine courir un tel risque. Il doit empêcher qu’il lui arrive malheur. Le vieux gobelin voit un sourire insouciant se dessiner sur les lèvres de la souveraine, tandis qu’un de ses doigts est délicatement posé sur la gorge d’un rossignol qui gosille. C’est sûrement une de ses dames de compagnie qui a dû lui montrer cette astuce pour sentir le chant des oiseaux, se dit Dagfinn.

— Ilse, ma mie, que dirais-tu d’aller nous mêler aux autres ? Et, quand tu sentiras de nouveau la faim te tirailler… tu devrais aller demander aux souris du château… Peut-être sauraient-elles t’indiquer ce que nous cherchons en ces murs ?

— Oui, je vois bien ce que tu veux dire.

 

Après un dernier regard, les époux partent discuter avec les autres conseillers et leurs compagnons. De fil en aiguille, ils réussissent à se rapprocher de la Reine. Prise de fringale, Ilse s’éloigne pour picorer des cailloux. Quelques instants plus tard, alors qu’il s’entretient avec le Conseiller Fée, Dagfinn repère la présence d’une femme, non loin de Sa Majesté. Ce n’est que lorsqu’elle s’avance à la lueur des lanternes, que Dagfinn réalise : c’est Hope ! Un détail attire l’attention du Conseiller Gobelin : ses mains sont vides. Où est passée la petite fiole dont parlait Ilse ?

La sorcière dissimule soudain ses mains d’un geste brusque. Relevant les yeux, le gobelin comprend à son regard hargneux qu’elle l’a surpris à l’observer. Décidément, elle ne l’aime pas ! D’ailleurs, où est passée la femme qui l’accompagne ? Et que fait Ilse ? Dagfinn n’aime pas ça. Préoccupé, il a dû mal à suivre la conversation avec Élior. Heureusement, celui-ci est trop occupé à monologuer sur les qualités apparemment innombrables de son fils pour remarquer son trouble. La voix d’Ilse le fait sursauter :

— Je te déconseille de taper un croc dans les gravats devant l’entrée de service ! Ça m’a donné des aigreurs d’estomac.

— Ilse ! Tu as été longue, dis-moi ! Je dois avoir laissé des feuilles d’ibiscus à mâcher pas loin au cas où. Mon cher Élior, je te laisse, le devoir m’appelle. Allons, ma douce, tu iras mieux après.

 

Tout en essayant de ne pas lâcher la Conseillère Sorcière des yeux, le vieux gobelin entraîne sa compagne un peu à l’écart. Aussitôt elle prend la parole :

— Dagfinn ! As-tu emporté le vin de pissenlit que je t’avais demandé de prendre en partant ?

— Quoi ? Euh, oui je l’ai pris. M’enfin, qu’est-ce que…

— C’est la seule diversion à laquelle j’ai pensé. Je m’en vais vite la chercher dans les sacoches de Frida. Toi, retarde comme tu peux. C’est l’heure de faire de la dégustation… gobelinesque ! »

 

Et avant qu’il ait pu dire quoi que ce soit, Ilse repart. Elle qui disait qu’Iria l’épuisait ! Le gobelin hausse les épaules. Il a d’autres pierres à aiguiser pour le moment. 

La sorcière venue en compagnie de Hope débarque alors sur la grand-place, une bouteille et quelques verres à la main. Elle se fraie un passage entre les convives et arrive devant la Reine. Après une révérence, elle dépose ce qu’elle tient sur la table et commence à signer maladroitement. Entre-temps, Dagfinn a réussi à s’approcher d’elles, et se prépare à intervenir. 

Hope reprend vite la main en excusant sa compagne. Cette dernière, reculant un peu trop brusquement, trébuche. Pendant l’instant fugace de la chute, le gobelin voit la lumière se refléter sur un objet dans une de ses poches. Un objet à l’aspect bombé comme… une fiole ?

La Conseillère Sorcière remercie Sa Majesté de l’invitation au banquet et lui offre, en guise de présent, le flacon, élixir précieux produit au sein de leur communauté. La Reine applaudit et son visage rayonne. Les décoctions des sorciers sont aussi réputées que prisées. Au moment où Hope débouchonne la bouteille, le sang de Dagfinn se glace. L’ouverture n’a fait aucun bruit. Et ça, la Reine ne peut pas le savoir.

Ilse revient à ce moment précis, le visage jauni et perlé de sueur. Elle lui tend le vin par le goulot. À l’éclat qui pétille dans ses yeux, Dagfinn comprend en un éclair. Il s’en saisit et se place à côté de Hope.

— Ma Reine, dit-il en signant en même temps, le moment est tout trouvé pour vous proposer à mon tour un présent… Ou plutôt deux ! Car voici du vin de pissenlit, fort apprécié chez les gobelins, et je vous propose un petit jeu. Accepteriez-vous, Votre Majesté ?

Elle hoche la tête vigoureusement. Il sent Hope le fusiller du regard. Les deux conseillers remplissent chacun un verre, qu’ils posent devant la Reine. Après avoir demandé une carafe d’eau, Dagfinn en verse une rasade dans le dernier verre avant de le placer avec les autres. Les invités, intrigués, se sont amassés autour d’eux. 

Le vieux gobelin continue sur sa lancée, dès que ses mains sont de nouveau libres :

— Vous voyez ces trois verres, Ma Reine ? Vous nous avez vus remplir chaque coupe, donc vous savez exactement où se trouve chaque breuvage. Je vous propose un jeu d’observation : je vais déplacer les verres, devant vos yeux, et vous devrez les retrouver. Vous êtes prête ?

La Reine hoche de nouveau la tête puis ses yeux fixent les trois coupes. Le vieux gobelin inspire et échange avec dextérité les verres, plusieurs fois, de plus en plus vite. 

Les trois coupes replacées, le Conseiller demande en signant où se trouve le vin de pissenlit. La Reine pointe du doigt le verre de gauche. Dagfinn le lui tend. De sa main délicate, elle s’en saisit, regarde le contenu puis porte la coupe à ses lèvres. L’assemblée retient son souffle. Ses yeux s’agrandissent, son visage s’éclaire. Elle hoche la tête, convaincue. 

— Bravo, Majesté ! la félicite Dagfinn. Il s’agit bien du vin de pissenlit. Sauriez-vous trouver l’élixir des sorcières, maintenant ?

La Reine hésite, puis désigne le verre du milieu. 

— En êtes-vous sûre ? signe-t-il.

Elle acquiesce. Le gobelin lui tend le gobelet. Hope jubile et… Dagfinn trébuche sur la Reine, renversant le contenu du verre. 

Le sourire de Hope s’évanouit. Dagfinn en est désormais certain : la Conseillère Sorcière a voulu empoisonner la Reine ! Il lui jette son regard le plus sombre et hausse les sourcils. Je sais maintenant. D’un geste discret, Hope fait non de la tête et recule pour se fondre dans la foule. 

Le vieux gobelin se jure alors de garder un œil sur cette sournoise créature. Pour le bien de la Reine, des siens et du royaume tout entier.

 

Lorsque les convives commencent à déserter le banquet, la lune est déjà haut dans le ciel.

— Dagfinn, je fatigue… se plaint Ilse.

Le vieux gobelin caresse la tête de Frida, endormie tout près de son épouse.

— Rentrons ! Nous avons appris beaucoup de choses, ce soir. Espérons que cela nous serve pour le concours.

— Souviens-toi de la chouette, Dagfinn… 

— Je m’en souviens, Ilse. La chouette a prédit une défaite. Elle n’a pas précisé qui était concerné.

La vieille gobeline hausse les épaules et se relève avec difficulté, une main sur son dos douloureux. Le couple va saluer les derniers invités et remercier la Reine pour ce banquet mémorable. Sa Majesté saisit les mains de Dagfinn dans les siennes et lui envoie un sourire. Merci pour tout, signe-t-elle, avec un regard entendu. Le Conseiller s’interroge : est-elle au courant pour Hope ? Il choisit de garder le silence et s’éloigne, accompagné d’Ilse et de Frida.

Une torche à la main, ils quittent l’enceinte du château et reprennent le chemin de leur caverne. 

Les CONTRIBUTEUR·ICE·S :

  • Aponiwa : Écriture, Correction, Organisation

  • Maman : Écriture, Correction, Organisation

  • Anya Hebb : Écriture, Correction, Organisation

  • Koalifos : Écriture, Correction

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